La crise économique engendrée par le coronavirus va très certainement mettre les questions écologiques au second plan. Et pour le long terme, c’est une mauvaise nouvelle.

Certes, la crise du coronavirus a des effets écologiques probablement positifs à court terme. On l’a vu en Chine, le confinement et la baisse des activités industrielles a entraîné une diminution des productions électriques au charbon, et donc des pollutions qui lui sont associées. En France et dans les autres pays, même chose : on produit moins, ce qui veut dire que la pression sur les ressources diminue, les transports sont limités et donc la pollution de l’air diminue. Les estimations vont même jusqu’à calculer que le confinement et le coronavirus pourraient contribuer à faire baisser de 6% les émissions de CO2 mondiales.

Mais en vérité, tout cela est temporaire. Ce qui compte, c’est l’effet de long terme. Et à long terme le principal effet du coronavirus sera probablement de reléguer l’écologie au second plan. Voyons pourquoi.

Face à la crise, on ne parle plus d’écologie

Avant la crise du coronavirus, on parlait chaque semaine des mouvements pour le climat, de Greta Thunberg, des grèves dans les écoles, de la convention citoyenne pour le climat. Depuis le début de la crise, tout cela n’existe plus ou presque. Médiatiquement, c’est le néant sur les sujets écologiques. Et en même temps, c’est logique : qui a envie d’entendre parler de problèmes lointains comme le réchauffement climatique ou la crise de la biodiversité alors que l’on est face à une crise immédiate, proche de nous, avec des conséquences graves et directement tangibles ?

En tant que média, et bien que nous pensions ces sujets essentiels, nous avons chez Youmatter aujourd’hui bien du mal à continuer à parler comme si de rien n’était de la fonte de la banquise ou de la disparition des insectes. En tant que citoyen, on a aussi bien du mal à penser à autre chose qu’aux enjeux qui nous préoccupent aujourd’hui : le confinement, le nombre de malades, les traitements possibles. La réalité, c’est que face à une crise que l’on vit au présent, les crises de l’avenir semblent tout de suite moins importantes. On a autre chose à penser.

Néanmoins, il ne faut pas croire qu’une fois la pandémie résorbée, tout redeviendra comme avant et que l’on pourra se recentrer sur les sujets d’avenir comme l’écologie. Que dans quelques mois on reprendra tous nos occupations comme avant et que l’on pourra à nouveau se demander comment mieux engager entreprises et citoyens dans la transition écologique. Car en réalité, la crise ne va pas s’arrêter avec le virus.

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Crise économique et écologie : distinguer court terme et long terme

Après la crise sanitaire, il faudra gérer la crise économique et sociale. On sait d’ores et déjà que les conséquences économiques du coronavirus seront énormes. Difficile de donner des chiffres précis car à ce stade il s’agit de pure spéculation, mais certains parlent d’ores et déjà d’une crise plus grave que celle de 2008-2009.

Et ça, pour l’écologie, c’est plutôt une mauvaise nouvelle. Certes, au départ, on observera sans doute une inflexion dans l’aggravation des indicateurs environnementaux : stagnation voire baisse des émissions de CO2, diminution de l’activité industrielle et donc de l’usage des ressources. Cela s’explique facilement : comme après 2008-2009, la crise frappera les entreprises, qui produiront moins, et les consommateurs, qui consommeront moins, et l’un et l’autre alimenteront une baisse des activités qui polluent.

Mais une fois le constat initial fait, il faudra voir ce que cela implique pour la suite. Et à priori, sur cette temporalité, ce n’est pas l’écologie qui sortira gagnante. Dans une société en crise économique, la tendance est presque toujours la même : les efforts se concentrent sur « la relance ». On injecte de l’argent dans le système bancaire pour inciter à la consommation, on réduit les coûts pour améliorer la productivité, on oriente les budgets publics sur des politiques de relance… Bref, on met le paquet pour endiguer la crise. Et l’écologie dans tout ça ? Elle passe au second plan.

L’écologie n’est pas vitale pour l’économie à court terme

Dans les administrations publiques comme dans les entreprises et dans les foyers, le constat sera probablement le même : il va falloir faire des arbitrages. Moins de moyens, cela veut dire qu’il va falloir choisir.

Côté entreprises, cela veut dire que l’on va sans doute accorder plus de ressources à la compensation des pertes, à la relance de l’entreprise, qu’à la RSE ou à la transition écologique. Plus de budget pour le marketing, moins pour l’éco-conception, en résumé. Il sera aussi plus difficile pour les entreprises de se placer sur une montée en gamme écologique de leurs produits : les produits écolo, bio, souvent, ça coûte plus cher. Et si côté consommateurs, on n’a plus les moyens d’acheter local et bio, cela veut dire que l’on va retourner vers les produits industriels, bas de gamme, souvent moins chers et moins durables.

De même, du côté des salariés, si l’on doit travailler plusieurs heures supplémentaires chaque semaine dans le cadre d’un plan de restructuration, ou pour compenser des pertes de revenus, on n’aura plus la même volonté de prendre son vélo le matin plutôt que sa voiture.

Même constat côté État : il faudra sans doute des budgets pour des plans de relance, budgets qui n’iront pas, par définition, à la transition écologique, surtout dans un contexte où la hausse des taxes ne sera vraisemblablement pas facilement envisageable. Priorité : emploi, relance. Et le reste : environnement, inégalités, éducation, on verra après. Une étude menée par la London School of Economics sur les politiques publiques post crise de 2008 l’a bien montré : le schéma a un peu partout été le même. D’abord, un financement massif de la relance bancaire et économique par la création monétaire et la dette… suivi d’une politique d’austérité pour résorber cette dette. Et austérité, cela rime rarement avec de grands budgets pour les enjeux du futur.

En clair : en période de crise, les planètes s’alignent pour faire de l’écologie une préoccupation secondaire.

Gérer les inquiétudes dans l’ordre chronologique

La société va certainement faire ce qu’elle fait tout le temps : gérer les inquiétudes dans l’ordre chronologique, la plus urgente d’abord. Et si la crise économique est profonde, alors l’urgence ça sera l’emploi, le pouvoir d’achat, la compétitivité.

À regarder l’histoire des perceptions des problèmes environnementaux en France, le constat est limpide. À partir de 2013, après près de 5 ans de tentatives de juguler la crise de 2008, le chômage est à son plus haut niveau historique. Dans les enquêtes de l’ADEME, cela se ressent : la première inquiétude des Français, c’est le chômage. Les Français sont entre 35 et 37% à le considérer comme la première préoccupation à gérer pour la France. L’environnement, lui, oscille entre 3 et 7%. Tout en bas. Il a fallu attendre 2019, que les choses commencent à aller mieux sur le plan économique (-1.5% de chômage, une croissance plus stable) pour que l’on recommence à se préoccuper d’environnement, qui est alors en tête des préoccupations pour 16% des Français, à égalité avec le chômage. Deux ans avant seulement, il n’était cité que par 6% des français.

De même, les discours des militants écologistes risquent d’avoir beaucoup plus de mal à passer dans un paysage politique en crise économique. Prôner l’idée de faire passer l’écologie avant l’économie, cela ne marche que si l’économie va bien. Difficile de faire entendre à ceux qui ne bouclent pas leur fin de mois qu’il va falloir se sacrifier un peu plus au nom de la planète : le mouvement des Gilets Jaune l’a bien montré.

L’hypothèse d’un changement de paradigme ?

Reste alors l’hypothèse d’un changement radical de paradigme, à l’image de ce que déclarait Emmanuel Macron le 16 mars : faire sortir certains secteurs (l’écologie, la santé, peut-être) de la logique des marchés, jouer sur les solidarités, la redistribution, renforcer les services publics, pour financer une résilience de long terme. Pour continuer à avancer sur la transition écologique et gérer en même temps une crise économique, ce serait en effet sans doute vers ce type de postures qu’il faudrait tendre.

Mais, sans même se prononcer sur la sincérité de telles intentions, une question demeure : comment le faire concrètement ? Dans un système économique mondialisé, où celui qui gagne le marché est celui qui offre son service au prix le plus bas, et dans un contexte de crise où cette compétition s’exacerbe, comment envisager une fiscalité plus égalitaire, qui n’entrave pas la capacité des entreprises à rebondir ? Comment relancer la machine économique tout en restreignant son carburant, ses profits ? Et comment investir si la machine ne tourne pas ? La dette, peut-être, mais à quel coût ? Des investissements dans les technologies et les productions vertes, celles qui rapportent peu ou quand elles le font ne sont pas si vertes ? L’étude de la London School of Economics donne des pistes : changer nos indicateurs économiques, sortir du diktat du PIB, créer de nouvelles chaînes de valeur, dans des secteurs comme la réduction et la gestion des déchets, la lutte contre les inégalités, restructurer la finance. Bref, changer le système.

Pour qu’un tel « new deal » fonctionne, il faudrait toutefois qu’une coopération pleine et entière des grandes forces économiques de la planète se mette en place. Y croit-on vraiment ? Le plus probable, sans doute, c’est que les choses se passent comme elles se sont toujours passées durant les crises économiques et financières du 20ème siècle : relance, austérité, reprise… jusqu’à la prochaine fois. Et pendant ce temps, l’écologie, elle, attendra.

[box]Modifications :

15 avril 2020 : Ajout d’estimations chiffrées (Carbon Brief) sur la baisse des émissions de CO2 liées au confinement[/box]

Photo par Robert Metz sur Unsplash