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Clément Fournier

La précarité touche-t-elle vraiment les étudiants en France ? Sont-ils nombreux à être en situation difficile ? Quel est le niveau des inégalités dans la classe étudiante ? Décryptage.

Depuis plusieurs jours, la question de la précarité des étudiants est revenue sur le devant de la scène médiatique, suite à la tentative de suicide par immolation d’un étudiant lyonnais.

En fait, la situation économique et financière des étudiants revient régulièrement dans le débat depuis des années. Mais alors, les étudiants sont-ils vraiment en situation de précarité en France ? Est-ce un phénomène généralisé ? De quel ordre sont les inégalités entre étudiants ? Examinons la situation des étudiants en France.

La situation économique des étudiants Français : des profils très inégaux

La situation des étudiants en France est assez difficile à évaluer. Il existe environ 2.4 millions d’étudiants en France, et leurs profils et leurs ressources économiques, sociales et financières sont très divers. Il est donc difficile et de toute façon peu représentatif d’essayer d’établir le profil d’un étudiant moyen.

Il existe toutefois une grande enquête nationale sur les conditions de vie des étudiants, menée par l’Observatoire National de la Vie Étudiante et qui tente de donner quelques chiffres. Un étudiant disposerait en moyenne de 887 euros mensuels pour vivre, soit environ 26% de moins que le SMIC.

L’impact de la situation économique des parents des étudiants

Mais cette rémunération moyenne cache des disparités de revenus importantes entre étudiants (voir la fiche Revenus économiques des étudiants de l’enquête). Les étudiants issus de famille pauvres disposent ainsi un revenu plus bas que ceux issus de famille aisées. Les étudiants dont les parents sont cadres ou issus des professions intellectuelles supérieures perçoivent ainsi en moyenne 579 euros par mois de leurs parents, contre seulement 353 euros pour les étudiants dont les parents sont ouvriers ou employés.

En d’autres termes, les étudiants issus de familles aisées perçoivent en moyenne 65% de plus de leurs parents que ceux issus de familles populaires (soit pratiquement 2800 euros de plus sur l’année).

Aussi, une bonne partie des étudiants issus de familles populaires ne peuvent disposer d’aucune aide de leurs parents : près de 40% d’entre eux ne perçoivent aucune aide de la famille, ce qui les place d’emblée dans une forme de précarité puisqu’ils sont alors obligés de travailler en même temps que leurs études. À contrario, pour 40% des étudiants issus des classes « supérieures », c’est la famille qui prend en charge 75% et plus des dépenses.

Les inégalités chez les étudiants reproduisent donc en partie celles de leurs parents.

Les disparités des revenus d’activité

Et ces inégalités se ressentent également lorsqu’on parle de l’activité rémunérée des étudiants. 46% des étudiants exercent une activité rémunérée en plus de leurs études. Pour près de 44% d’entre eux, il s’agit d’un stage, d’une alternance, mais pour les autres, il s’agit bien souvent d’un travail qui concurrence les études. Ainsi, près de 20% des étudiants travaillent plus qu’un mi-temps en plus de leurs études et ce au moins 6 mois par an, et 36% cumulent leurs études avec un job à mi-temps.

Mais là encore, la situation familiale de l’étudiant a un impact important. Les étudiants dont les parents sont cadres sont nettement moins nombreux que les ouvriers ou employés à exercer une activité concurrente des études. Pour 50% des enfants de cadre exerçant une activité rémunérée il s’agit d’un stage, d’une alternance ou d’une activité professionnelle liée au études. Ils ne sont que 15.6% à travailler à mi-temps ou plus au moins 6 mois par an en concurrence de leurs études..

À l’inverse, plus de 60% des étudiants issus de familles ouvrières ou de famille d’employés ont au moins un job concurrent des études et ils sont autour de 22-23% à l’exercer au moins à mi-temps plus de 6 mois par an.

Les étudiants issus de familles pauvres sont donc en moyenne plus souvent contraints de travailler en concurrence de leurs études pour disposer d’un revenu suffisant, là où les étudiants enfants de cadres sont plus souvent en stage rémunéré ou en alternance. Dans un cas, il s’agit donc d’une contrainte alors que dans l’autre, cela fait partie des études.

Et puis, le revenu d’activité des étudiants issus de familles aisées s’élève en moyenne à 774 euros, contre seulement 685 euros pour un étudiant issu d’une famille populaire. Le réseau des parents ou le capital socio-culturel et économique aidant probablement les premiers à obtenir de meilleurs postes ou stages, mieux rémunérés, que ceux des seconds.

Des revenus et une situation professionnelle très variée

On voit donc bien que la variété des situations les rend difficilement comparables. Les étudiants issus de familles ouvrières perçoivent moins d’argent de leurs parents par rapport aux étudiants issus des familles aisées (quand ils en perçoivent, ce qui n’est le cas qu’un peu plus d’une fois sur deux), ils travaillent plus en concurrence de leurs études, et perçoivent moins d’argent lorsqu’ils travaillent.

De l’autre côté, certains étudiants, plus aisés, sont largement aidés par leurs parents, ne sont pas obligés de travailler (ils peuvent donc faire plus de stages) et quand ils travaillent, leurs revenus sont supérieurs.

887 euros de moyenne n’est donc pas représentatif des situations les plus éloignées de cette moyenne. Le problème, c’est que ce sont justement ces extrêmes qui sont les cas les plus nombreux (voir la fiche sur les données socio-démographiques des étudiants). Ainsi, les étudiants enfants de cadres, qui ont des revenus plus importants, représentent 32% de l’ensemble des étudiants. Les étudiants enfants d’employés ou d’ouvriers, qui sont à l’autre extrême de la moyenne, représentent eux aussi autour de 32% des étudiants. Il y a donc un tiers d’étudiants aisés et un tiers d’étudiants nettement plus défavorisés, qui ne sont pas réellement visibles dans la moyenne de l’ensemble des étudiants.

Étudiants : quelles aides publiques face à la précarité et aux inégalités ?

En principe, les aides publiques versées aux étudiants sont supposées atténuer ces disparités et ces inégalités. C’est l’idée qui est au coeur du concept d’égalité des chances ou de méritocratie.

Le problème, c’est que les chiffres disponibles montrent que le dispositif ne fonctionne pas si bien que ça. Les aides publiques sont variées : APL, bourses, aides sociales… Mais paradoxalement, les étudiants aisés n’en bénéficient pas forcément moins que les étudiants défavorisés.

Ainsi, dans l’enquête de l’OVE, on note que les étudiants issus des familles aisées perçoivent en moyenne 323 euros d’aides publiques, alors que les étudiants issus de familles populaires en perçoivent 363 en moyenne. 40 euros d’écart seulement, alors que les premiers perçoivent déjà en moyenne 220 euros de plus de leurs parents.

Sans le détail des chiffres (indisponibles sur le site de l’OVE), difficile d’interpréter ce faible écart. Toutefois, il est possible que cette situation soit en partie liée au fait que certaines aides ne sont pas conditionnées au niveau de ressources des parents. C’est le cas des APL par exemple, qu’un étudiant peut percevoir même si ses parents sont très aisés et qu’ils prennent en charge ses dépenses.

Lorsqu’on lit que l’Etat dépense beaucoup pour les étudiants (5.7 milliards par an en 2018) ce chiffre est donc à prendre avec précautions. D’une part car si l’on rapporte ce montant au nombre d’étudiants (2.4 millions) cela ne représente que 200 euros par mois et par étudiant en moyenne, et d’autre part car ces montants ne sont pas forcément fléchés vers les étudiants qui en ont le plus besoin.

Étudiants : une précarité globale importante

Si l’on cumule toutes ces données, on voit qu’une bonne partie des étudiants sont en effet en situation de précarité économique. Selon un rapport de mission de l’Inspection Générale des Finances, ce sont 19.1% des étudiants qui vivraient sous le seuil de pauvreté. Selon l’OVE, 51% des étudiants disent avoir du se restreindre durant l’année à cause de problèmes financiers. Ils sont près d’un tiers à avoir été à découvert à la banque et près d’un quart à avoir du demander une aide exceptionnelle à leur famille. Et ces chiffres deviennent plus significatifs si on les met en parallèle avec les conditions de santé des étudiants.

30% déclarent ainsi avoir renoncé à des soins ou à voir un médecin durant l’année écoulée. Pour près de 45% ce choix était motivé par des raisons financières et pour 38% il l’était par des raisons d’emploi du temps. Sans surprise, ce sont encore les étudiants issus des classes populaires qui renoncent le plus aux soins : 34% contre 26.8% seulement pour les étudiants issus des classes « supérieures ».

Bien-sûr, cette précarité économique se traduit bien souvent sur les résultats académiques : les étudiants les plus en difficultés financières tendent souvent à être aussi en plus grande difficulté académique. Difficile de gérer des études en même temps qu’un travail et des problèmes financiers et parfois des problèmes de santé. Ce que confirme une étude de l’INSEE sur le sujet : « Les résultats montrent que l’occupation d’un emploi régulier réduit significativement la probabilité de réussite à l’examen de fin d’année universitaire. S’ils ne travaillaient pas, les étudiants salariés auraient une probabilité plus élevée de 43 points de réussir leur année. »

La pauvreté des étudiants : un phénomène en développement ?

Enfin, il faut bien comprendre que les difficultés financières et la précarité à laquelle font face les étudiants n’est pas un phénomène en voie de disparaître, au contraire.

La flambée des prix de l’immobilier dans les grandes villes (celles où, justement, on compte le plus d’étudiants) oblige de plus en plus d’étudiants à consacrer une part de plus en plus significative de leurs revenus à leur logement. Ainsi, entre les 2 dernières études de l’OVE (2013 et 2016), les loyers moyens des étudiants en France avaient légèrement augmenté : 4 euros par mois en moyenne. Mais pour certaines grandes villes, où les prix de l’immobilier ont flambé, l’augmentation est bien plus nette : entre 25 et 60 euros par mois pour Paris et sa couronne, par exemple. À Paris, les étudiants paient en moyenne 637 euros par mois pour un logement de seulement 19.8m2.

L’inflation, l’augmentation du prix des transports publics, la hausse des frais d’inscription, la baisse de certaines aides (notamment les APL l’an dernier) font que le budget, déjà faible, de nombreux étudiants se retrouve encore à baisser.

Le revenu étudiant moyen de 887 euros cache donc des disparités importantes, et surtout un problème réel de précarité qui touche certains étudiants. Ce sont surtout les étudiants des classes populaires qui vivent la précarité au quotidien, ceux dont les parents n’ont souvent pas les moyens d’aider. Et les aides publiques ne sont pour l’heure pas adaptées semble-t-il pour résoudre ce problème.

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