5 livres pour comprendre la décroissance

Florentin Roy - Journaliste spécialisé sur la transition écologique et sociale

Florentin est journaliste spécialisé sur la transition écologique et sociale ainsi que sur ses implications politiques. Passé par les rédactions de Sciences et Avenir et Socialter, il contribue à Youmatter depuis 2022.

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Comment mieux comprendre la décroissance et ce qu’elle recouvre ? On vous propose 5 livres simples d’accès pour voir ce qui se cache derrière ce concept, au-delà des raccourcis et des simplifications habituelles.

La décroissance est une idée qui agite de plus en plus l’espace public ces dernières années. Après des années à structurer nos modèles sociaux et économiques autour de la notion de croissance, présentée comme un synonyme de bien-être, de progrès, et de développement des sociétés, on commence à se rendre compte que la recherche absolue de croissance a ses limites. Le réchauffement climatique, l’érosion de la biodiversité, la pollution, ou encore la vulnérabilité croissante des populations montrent les failles de ce système économique. Face à ce constat, un certain nombre de penseurs et de mouvements sociaux tentent de proposer un modèle alternatif : la décroissance.

Apparue dès 1972 dans un dossier du Nouvel Observateur écrit par le journaliste et penseur de l’écologie politique André Gorz, le terme de décroissance fait d’abord écho au rapport du Club de Rome sorti la même année et intitulé Les limites de la croissance.

Partant du paradoxe désormais bien connu « d’une croissance infinie dans un monde fini », les auteurs de la décroissance ont depuis théorisé plus précisément cette notion, proposant un concept politique, économique et social dont l’un des socles est l’idée de sortir de la notion classique de croissance économique. Objectif : ne pas surexploiter l’environnement, et ainsi le préserver, mieux répartir les richesses, mieux préserver les ressources.

Puis dans un deuxième temps les penseurs ont développés une pensée critique culturelle de la société industrielle. Ivan Illich, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Serge Latouche, André Gorz (pour ne citer qu’eux) ont tenu à questionner plus largement cette notion d’accumulation sans fin et de progrès irraisonné. Mais bien souvent, la décroissance est réduite dans le débat public à des caricatures : elle serait synonyme de récession, de pauvreté, d’obscurantisme, bien loin de la réalité de la pensée décroissante.

Alors, pour mieux comprendre cet enjeu complexe et les questions plus que jamais essentielles qu’il pose, nous vous proposons 5 livres pour mieux comprendre la décroissance.

1 – Pour découvrir les auteurs et autrices de la décroissance – Aux origines de la décroissance: Cinquante penseurs

Dans ce livre sorti en 2017, sont dressés les portraits de 50 penseurs et penseuses de la décroissance.  Simon Weil, Albert Camus, Hannah Arendt, même si ces intellectuels ne se revendiquaient pas de la décroissance, ils ont participé à cette critique de la société capitaliste et de la surconsommation. Une levée de boucliers commune existante depuis le XIXe siècle contre les inégalités, la destruction de l’environnement, l’atteinte à la santé humaine, et le progrès technologique irréfléchi. 

Ce livre est un moyen de découvrir ces théoriciens de la décroissance au travers de portraits didactiques retraçant les grandes réflexions de ces auteurs, proposant également une courte bibliographie et un choix de lectures afin d’approfondir ses connaissances personnelles. 

Aux origines de la décroissance: Cinquante penseurs, Cédric Biagini, David Murray et Pierre Thiesset, L’échappée, 2017, 300 p., 22 €.

2 – Pour comprendre les paradoxes de la croissance – La décroissance : Entropie – Ecologie – Economie

Né le 4 février 1906 en Roumanie, Nicholas Georgescu-Roegen est un économiste et statisticien, fondateur de la pensée décroissante. Il développera notamment le concept de bio-économie, s’attelant à faire du vivant et de l’environnement un objet d’étude pour l’économie. Il considère très tôt que cette discipline scientifique ne peut décrire le monde si elle s’en tient à une représentation « mathématique » des relations économique. Dès 1971, il publie un ouvrage majeur de la décroissance The Entropy Law and Economic Process, traduit plus tard en français par Entropie – Ecologie – Economie. 

Il emprunte à la physique les principes de la thermodynamique pour développer sa pensée économique, qui contrairement aux théories de l’époque jusqu’alors cantonné à des circuits d’échanges entre producteurs et consommateurs, intègre les enjeux environnementaux. Le premier principe considère que toute énergie ne peut être créée ou détruite, suivant la célèbre phrase d’Antoine Laurent Lavoisier (1743 – 1794), « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

À partir de ce constat, il applique à son économie le deuxième principe de la thermodynamique : l’entropie, c’est-à-dire l’irréversibilité des phénomènes physiques. Une fois brûlé, le bois qui avait une valeur marchande ne vaut plus rien.

Il en déduit que l’économie ne peut se soustraire à son environnement. Calculer l’ensemble des bénéfices et désavantages d’une activité humaine revient à intégrer les déchets non réutilisables, incluant autant l’exploitation des ressources que la pollution rejetée par la production et la consommation de ces dernières. 

À la lumière de ces éléments, l’économiste conclut que le rythme actuel de consommation n’est pas soutenable pour la planète. Il considère que la lutte pour l’environnement doit se faire à partir d’une logique rationnelle : la consommation des ressources ne peut être supérieure à la capacité de l’environnement à se renouveler et à absorber les pollutions.

En outre, un contrôle accru de la pollution ne peut qu’entraîner une plus grande consommation de ressources. Il rejette donc en partie l’idée d’un progrès technique infini. La société ne pourra trouver éternellement une nouvelle forme d’énergie, de nouvelles ressources exploitables, de nouvelles innovations afin de se soustraire à la crise environnementale.

La Décroissance – Entropie – Ecologie – Economie, Nicholas Georgescu-Roegen, Sang de la Terre, 2020, 302 p., 25,00 €.

3 – Le premier rapport international contre la croissance – Les limites à la croissance

Seulement quatre ans après les grands mouvements de contestations en 1968 contre la société de consommation destructrice, sort un rapport de chercheurs du renommé Institut de technologie du Massachusetts (MIT) appelant à une « halte à la croissance ». 

Ce rapport commandé par le Club de Rome, un groupe de réflexion composé de scientifiques, de fonctionnaires et d’industriels, tente de démontrer les effets négatifs de la croissance, autant sur l’environnement que sur les populations grâce à un modèle de dynamique des systèmes nommé world 3

À partir des données récoltés par le modèle, les auteurs Dennis Meadows, Donella Meadows et Jørgen Randers, ont pointé 5 problèmes principaux à la croissance : 

  1. l’accélération de l’industrialisation ;
  2. la croissance forte de la population mondiale ;
  3. la persistance de la malnutrition mondiale ;
  4. l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables ;
  5. la dégradation de l’environnement.

Evidemment, certains constats sont aujourd’hui à nuancer, notamment en ce qui concerne la forte croissance de la population mondiale. Mais ce rapport fut un point d’appui important des mobilisations pour l’environnement, offrant une légitimité scientifique à la critique de la croissance capitaliste. 

Les Limites à la croissance, Dennis Meadows, Donella Meadows et Jørgen Randers, Rue de l’échiquier, 2017, 488 p., 12,50 €.

4 – Pour aller au-delà du « gros mot » – La décroissance

Economiste français et professeur émérite de l’Université Paris-Sud, Serge Latouche est un des penseurs français principaux de la décroissance. Pour lui, la « Décroissance » est un « slogan provocateur » sciemment utilisé pour faire parler de lui. Un gros mot censé crisper les partisans de la croissance et participer au changement des imaginaires. 

Dans ce livre au titre explicite, Serge Latouche vulgarise ce projet décroissant de société et les débats qui l’entourent. Car au-delà d’être un argument subversif, la décroissance est pour l’économiste « un art de vivre bien, sobrement, en accord avec le monde, un art de vivre avec art ».

La décroissance, Serge Latouche, Que sais-je ?, 2019, 129 p., 9 €.

5 – Pour comprendre la société décroissante et la frugalité – La convivialité d’Ivan Illich

Ivan Illich, philosophe et penseur de l’écologie politique, est considéré comme un des intellectuels majeurs de la décroissance politique. La convivialité, titre de son livre sorti initialement en 1973, vise autant à critiquer la société industrielle qu’à proposer la construction d’une société d’après-développement frugale et conviviale. 

Pour Ivan Illich, la société conviviale est « une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil ». Dans l’état actuel, l’outil de la société industrielle, qu’il soit technique (machine, informatique) ou institutionnel (état, entreprise), rend esclave son utilisateur.

Le travailleur ne travaille plus pour lui-même, mais perd en autonomie et devient dépendant d’une chaîne de production où il n’a aucun contrôle. Finalement, il ne répond qu’à des objectifs, financiers ou politiques, qui le dépassent.

Le philosophe développera des concepts clefs de la décroissance, notamment celui de la contre-productivité, où Ivan Illich démontre l’existence d’un seuil critique où les institutions se mettent inconsciemment des bâtons dans les roues. Pour illustrer ce concept de contre-productivité, il prend l’exemple du réseau routier.

Alors que la voiture est censée permettre de se déplacer plus rapidement, le trafic actuel et les embouteillages ralentissent au contraire les citoyens. La dépendance à la voiture engendrée par notre mode de vie dessert l’objectif premier de l’automobile et de la construction de voies rapides.

Pour lui, son « austérité joyeuse » qu’il développe dans son livre permettra aux sociétés de réellement s’émanciper, de produire des « outils conviviaux » et donc, in fine, de s’humaniser.

La Convivialité, Ivan Illich, Seuil, 2014, 160 p., 7,50 €.

Image par Rinaldo Imperiale de Pixabay

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