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Activisme environnemental : jusqu’où peut-on aller ?

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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Jusqu’où peut-on aller dans la lutte pour la transition écologique ? À quel point l’activisme écologique va-t-il trop loin ? N’est-il pas contreproductif ? On a tenté de mieux comprendre.

Jusqu’où peut-on aller pour défendre la cause écologique dans le débat public ? C’est un peu la question qui anime le débat après que deux activistes aient décidé de dégrader le tableau des Tournesols de Van Gogh, exposé à la National Gallery de Londres, pour dénoncer le manque d’attention accordée par les médias et les politiques aux sujets climatiques.

Est-il légitime de vandaliser, dégrader, d’user de violence, quand on veut défendre une cause à priori juste, celle de la transition écologique ? Est-ce une stratégie efficace ? On a tenté de comprendre un peu mieux les ressorts de l’activisme environnemental, en décryptant une partie de ce que les chercheurs qui s’intéressent à ce sujet ont pu en dire.

Écologie : qu’est-ce que l’activisme ?

La transition écologique et la lutte contre le réchauffement climatique impliquent des changements sociaux, politiques et économiques majeurs. Logiquement, ces changements sont l’objet de controverses dans la société, de débats entre groupes sociaux qui n’ont pas toujours la même vision du monde et la même ambition pour l’avenir. Ces débats se cristallisent alors, c’est l’essence de la politique, en rapports de force : c’est à celui qui saura le mieux peser dans le débat public et médiatique pour influencer les décisions publiques, les politiques publiques et les normes sociales.

Pour ce faire, les mouvements sociaux pratiquent, consciemment ou non, différentes stratégies d’influence. Stratégies de communication, lobbying, marketing, campagnes d’influence, engagement associatif et différentes formes de militantisme, mais aussi l’activisme. Il est assez difficile de définir précisément les frontières de l’activisme, qui est souvent confondu avec le militantisme, mais si l’on remonte à son étymologie, on peut décrire l’activisme comme une stratégie d’influence qui utilise comme principal moyen l’action directe. Manifestations, désobéissance civile, sabotages, campagnes d’affichage, hacktivisme ou encore blocages et obstructions, sont quelques exemples de ces moyens d’action directe. Souvent, l’activisme est présenté comme une forme plus « radicale » de militantisme, dont les actions sont parfois illégales, et même jugées violentes.

Depuis de nombreuses années, une certaine forme d’activisme se développe pour tenter d’influencer le débat public sur les sujets écologiques. Outre les manifestations pacifiques, l’activisme peut s’incarner en éco-sabotage, blocages divers (routes, sites industriels), participation à des ZAD (zones à défendre) ou encore, des happenings variés. L’exemple récent de ces deux activistes anglaises jetant de la soupe sur les Tournesols de Van Gogh en est une bonne illustration.

Pourquoi l’activisme écologique ?

Pour ceux qui le pratiquent, l’activisme est une forme de réponse à l’inaction globale sur les sujets écologiques. Le constat qui est fait dans les mouvements sociaux, et qui rejoint celui de la communauté scientifique, est que les mesures collectives prises pour atténuer la crise écologique et climatique et s’y adapter sont insuffisantes. Les circuits de délibération et de décision politiques classiques semblent être trop lents pour prendre les mesures adéquates face à l’urgence écologique, et de ce fait, les risques de catastrophes environnementales, humaines, sanitaires et sociales se multiplient.

L’activisme devient alors une méthode alternative pour tenter d’influencer la politique écologique. En bloquant des routes, en dégradant des sièges sociaux d’entreprises polluantes ou en participant à des manifestations plus ou moins violentes, les activistes écologiques entendent remettre sur le devant de la scène politique et médiatique les sujets environnementaux. Ils tentent d’influencer l’opinion publique, en montrant l’urgence d’une action structurelle et systémique, en mobilisant les électeurs. Ils veulent mettre le personnel politique face à leurs contradictions afin d’accélérer le changement.

Ces modes d’action sont sujets de à nombreuses controverses. Il y a d’abord celle de leur légalité et de leur légitimité : peut-on, sous prétexte de défendre une cause, dégrader des biens, bloquer des infrastructures, choquer ? Il y a aussi la question de l’efficacité : dans quelle mesure choquer, provoquer, est-il réellement efficace pour déclencher des changements sociaux ou une évolution des normes politiques et sociales ?

Écologie : l’activisme est-il légitime ?

Si l’on s’arrêtait à la première définition du mot légitime (conforme au droit, à la loi), alors la plupart des actions d’activisme écologique seraient évidemment perçues comme illégitimes, puisque nombre d’entre elles impliquent de violer la loi. Pourtant, le second sens du mot (conforme à la morale, à l’équité, au bon sens ou à l’intérêt général) amène le questionnement sur un autre terrain : celui de la justice. Une action, même illégale, est-elle juste si elle permet de faire avancer une cause d’intérêt général ?

Face à la crise écologique globale, il n’est pas simple de répondre « oui » ou « non ». Que valent nos conventions juridiques face à l’effondrement du vivant ? Face aux souffrances engendrées par la crise climatique ? Tout dépend évidemment des conventions, de la valeur qu’on leur accorde. Et si la question reste évidemment ouverte, il semble de plus en plus évident que les petits éco-sabotages (dégradation d’un golf, d’un SUV, d’un jet privé, d’un siège d’entreprise) ne pèsent pas bien lourd face à la menace écologique.

C’est d’ailleurs le constat que font de nombreux scientifiques travaillant sur les questions écologiques. De plus en plus nombreux sont ceux qui participent à des mouvements activistes, au risque de se faire arrêter. D’autres expliquent pourquoi ils rentrent en rébellion face à l’inaction écologique. Dans la revue scientifique Nature, un groupe de scientifiques appelait même à la désobéissance civile pour accélérer la prise en compte de la transition écologique dans les politiques publiques. L’argument, inspiré de la théorie de la justice de John Rawls, est le suivant : la désobéissance civile, en accélérant la prise de conscience, pourrait éviter des souffrances bien plus importantes provoquées par l’inaction écologique.

L’activisme est-il efficace ?

Mais est-ce vraiment le cas ? Peut-on vraiment faire changer la société, éviter le bloquage institutionnel et social, grâce à des actions de désobéissance civile, de sabotage ? L’activisme est-il réellement efficace pour faire bouger les choses ?

C’est là une question complexe, car tout dépend évidemment du type d’actions que l’on étudie, et du public que l’on cherche à influencer, ainsi que des enjeux sociaux, économiques, politiques (etc.) afférents. Les chercheurs qui travaillent sur cette question s’interrogent régulièrement pour savoir quel type d’actions sont efficaces (les actions violentes, non-violentes, symboliques ou autres). Ils s’interrogent aussi pour savoir si certains types d’actions ne sont pas contreproductifs, notamment quand ils suscitent une forme de réactance.

La littérature distingue généralement trois grands types d’actions. D’abord, les actions « respectueuses », c’est-à-dire celles qui se font dans un cadre, sinon légal, au moins relativement consensuel : marches, protestations pacifiques, sitting… Certaines actions sont qualifiées de « disruptives », mais pas dans le sens start-up du terme. Plutôt dans le sens où elles disruptent, disons qu’elles rompent, l’ordre social : blocage des routes, des infrastructures, actions de dégradations symboliques, éco-sabotages… Enfin, il existe aussi les actions dites « dangereuses » ou « violentes » : oppositions violentes aux forces de l’ordre, guérilla urbaine, voire éco-terrorisme.

Certains chercheurs se font les avocats de l’action non-violente. C’est le cas notamment d’Erica Chenoweth, chercheuse de l’Université d’Harvard, qui a travaillé sur l’histoire des protestations non-violentes et tenté de démontrer qu’elles étaient une arme puissante (et suffisante) pour provoquer des changements sociaux. De ses travaux a émergé une règle, la règle des 3.5%, qui postule qu’il faut seulement 3.5% d’une population engagée dans un mouvement de résistance civile non-violente pour faire basculer la société. Cette analyse, très largement contestée, a été critiquée à cause de sa méthode notamment, qui regroupe sous le terme « non-violence » des mouvements sociaux qui n’ont parfois pas été vraiment pacifistes, et qui sous-estimef les interactions entre actions violentes et non-violentes.

Plus récemment, des chercheurs qui ont étudié la pluralité des modes d’actions militants et les différentes formes de l’activisme ont eu une approche plus nuancée. Ils montrent que les actions des activistes ont en général un effet positif, dans le sens où elles médiatisent, sensibilisent, et orientent le débat public. Les actions pacifiques, disruptives ou violentes ont certes peu d’influence sur les réfractaires (ceux qui sont à priori opposés à la revendication défendue par les activistes) mais elles peuvent faire basculer les indécis, et renforcent l’adhésion des autres, ainsi que leur participation aux processus démocratiques. Elles obligent les politiques à aborder certains sujets. Elles forcent les entreprises à se positionner. Et contrairement à une idée reçue, une action, même violente, n’est généralement pas « contreproductive », et ne produit généralement pas de réactance.

La littérature scientifique récente tend donc plutôt à montrer que oui, l’activisme est utile, plutôt efficace, et qu’il peut parfois être un mode d’action légitime face à une situation écologique de plus en plus dramatique.

Un rouage de la démocratie

D’autre part, si l’activisme ne change pas nécessairement les opinions, ses actions renforcent la cohérence et la puissance des mouvements sociaux. La chercheuse Dana R. Fischer, spécialiste des mouvements activistes et des dynamiques démocratiques, considère d’ailleurs que les mouvements activistes autour de l’écologie ont grandement participé à structurer l’engagement des jeunes dans les processus politiques. Engagement que l’on retrouve aujourd’hui sous forme de militantisme politique, d’engagement professionnel, et même d’actions légales et juridiques. Ces jeunes, sensibilisés grâce aux actions activistes, sont aujourd’hui les mêmes qui bousculent le monde du travail en demandant aux entreprises de changer leurs politiques de production. Ce sont eux qui mobilisent dans les mouvements politiques autour des sujets écologiques. Ce sont eux, aussi, qui développent les compétences juridiques autour de la justice climatique, qui mènent des procès contre les entreprises polluantes ou contre les Etats inactifs… Au point qu’ils font évoluer progressivement le droit international.

Lentement, l’activisme fait aussi bouger les normes sociales. Il y a quelques mois, un juge avait même jugé « légitime » face à la crise climatique l’action de certains activistes, qui avaient décroché des portraits officiels du président Emmanuel Macron pour protester contre l’inaction climatique. Les interprétations des juges, forcément influencées par le débat public, évoluent au fur et à mesure que l’activisme, le militantisme et l’engagement des différents acteurs démontrent, année après année, l’urgence des enjeux climatiques. Au point que sur le plan juridique, la discussion s’est ouverte sur le concept d’ « état de nécessité climatique », qui désigne une urgence face à laquelle des actions à priori illégales pourraient être jugées légitimes. Comme une forme de légitime défense environnementale.

La multiplication de l’activisme oblige également le système démocratique à s’emparer de certaines questions, et la diversité des activistes et la variété de leurs modes d’action forcent les dirigeants à négocier, créer du consensus, à plusieurs échelles. Ou au moins à parler de ces sujets, alors qu’ils les ignoraient jusque-là.

Écologie : choquer, jusqu’à quel point ?

Ce qui rend ces formes d’activisme utiles, c’est qu’elles suscitent des réactions. Indignation, soutien, répulsion, attraction, mais rarement indifférence. Il faut choquer pour obtenir une réponse, qu’elle soit politique ou citoyenne. Choquer, pour occuper l’espace médiatique.

C’est visiblement cette technique qu’ont choisi les militantes du mouvement « Just Stop Oil » qui ont arrosé le tableau des Tournesols de Van Gogh. Leur objectif était de montrer qu’une oeuvre d’art abîmée susciterait plus d’emballement médiatique que les rapports du GIEC. Et aux vues des réactions, il est difficile de leur donner tort : en quelques heures, l’ensemble des médias s’étaient emparés de la question, suscitant polémiques et débats. Qu’on le veuille ou non, cette action a permis de parler du climat, partout. Certes, sous le prisme de la polémique, mais tout de même.

Cette stratégie visant à « choquer » toujours plus peut être perçue comme une forme « d’innovation tactique », pour reprendre les mots de Dana R. Fischer. Face à un monde médiatique qui s’habitue rapidement aux nouvelles formes de protestation, face à un monde politique qui apprend de plus en plus vite à les ignorer, les activistes sont contraints d’innover, et d’aller toujours plus loin dans leurs actions. À un point parfois déconcertant.

Neutraliser l’activisme, dépolitiser la question écologique

Face à cet activisme qui va de plus en plus loin, la réaction la plus naturelle est semble-t-il le dénigrement. Condamner des actes qui bousculent nos conventions, et les individus qui les pratiquent. Mais cette réaction est celle de ceux qui ignorent les mouvements sociaux et ne veulent pas comprendre leurs racines. Plutôt que de chercher à analyser ce qui provoque chez de plus en plus de jeunes un sentiment intense de frustration, de colère et de désespoir, et ce qui les pousse à se tourner vers des actions de plus en plus dangereuses, on se contente d’invoquer la bêtise, l’ignorance.

Mais précisément, ces activistes ne sont pas ignorants. La plupart du temps, c’est justement parce qu’ils savent vers quels périls le statu quo nous amène qu’ils cherchent, par désespoir, le moyen de faire bouger les lignes. La plupart du temps, c’est en pleine conscience des limites et de l’absurdité de leurs gestes qu’ils passent à l’action. Et c’est justement parce que cette absurdité fait écho à celle, bien plus inquiétante, de notre inaction collective. Face à cette inaction, devrions-nous vraiment nous étonner que ces jeunes finissent par recourir à de telles actions ? Après tout, c’est bien parce que les voies d’actions classiques (la voie politique notamment) semblent depuis si longtemps stériles que le désespoir grandit.

En refusant d’analyser ce désespoir, et plus largement ses causes, on a tendance à dépolitiser l’action de ces mouvements. Et cela participe, d’une manière plus générale, à la dépolitisation de la question écologique, bien décrite par Jean-Baptiste Comby. Tout se passe comme si la question écologique n’était qu’un enjeu apolitique, technique, que l’on peut résoudre avec des taxes carbones, des ajustements de comportement, et un peu d’éco-conception, sans remise à plat de nos normes sociales et de notre système économique. On évite alors de s’interroger vraiment sur les changements politiques qui permettraient de répondre à ce désespoir : redynamisations des institutions démocratiques, inclusion, lutte contre les inégalités. En ignorant ces gestes, on nie toute la souffrance, la désespérance, la frustration qui nait des inégalités environnementales, du manque de perspective, des crises qui se profilent.

On en oublie surtout que la transition écologique est une lutte, une lutte difficile pour faire bouger un système à l’inertie fondamentalement dangereuse. Et que les luttes se gagnent rarement sans leur lot de conflits, de rapports de force. Aujourd’hui, cette lutte a fait une victime, le cadre d’un tableau exposé dans un musée de Londres, l’une des villes les plus riches et les plus polluantes du monde. Était-ce aller trop loin ? Peut-être pour la société d’aujourd’hui, qui préfère regarder le doigt. Mais il n’est pas certain que c’est ce que l’Histoire retiendra, face aux victimes, elles bien réelles, de la crise écologique globale.

Photo par Paulina Milde-Jachowska sur Unsplash

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