Souffrance animale : comment agir à son échelle ?

Florentin Roy - Journaliste spécialisé sur la transition écologique et sociale

Florentin est journaliste spécialisé sur la transition écologique et sociale et sur les enjeux politiques liés à l'écologie. Passé par les rédactions de Sciences et Avenir et Socialter, il contribue à Youmatter depuis 2022.

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La consommation éthique en faveur du bien-être animal progresse doucement dans la société française, mais cette tendance reste encore très négligeable pour voir de réels changements dans la lutte contre l’exploitation abusive des animaux. Alors on s’interroge : comment aller plus loin, comment faire sa part ?

Ce sont 1 380 milliards d’êtres sensibles qui ont été tués en 2018 dans le monde pour l’alimentation humaine selon les données réunies par l’association de défense des animaux L214. Cela représente pas moins de 3,8 milliards d’animaux tués chaque jour pour les quelques milliards d’êtres humains qui consomment de la viande ou du poisson. En France, les proportions sont tout aussi impressionnantes : 1,2 milliard d’animaux issus d’élevages français ont été abattus lors de l’année 2018.

Mais l’élevage n’est pas la seule forme d’exploitation du monde animal. Que ce soit dans une ferme, dans un laboratoire, dans une arène ou en train de gambader dans un jardin, un zoo, ou une réserve naturelle, nous entretenons des rapports variés, changeants avec l’animal. Mais qu’est-ce qui différencie fondamentalement l’animal de compagnie de l’animal d’élevage ou de l’animal sauvage ? C’est avant tout son bien-être et les efforts que nous sommes prêts à fournir pour sa protection.

Selon le sondage Ifop, en partenariat avec la fondation 30 millions d’amis, sur le bien-être des animaux, « les Français se déclarent toujours très majoritairement favorables à l’interdiction de toute expérimentation animale (90%, +1 point en un an), de l’élevage intensif (85%), de la chasse à courre (77%) et des corridas en France (77%, +2) ». D’une manière générale, les citoyens semblent de plus en plus sensibilisés et concernés par les sujets en lien avec la protection animale. Et avec la progression du réchauffement climatique et la pression exercée par les activités humaines sur les écosystèmes, un nombre croissant de citoyens se décident aujourd’hui à réduire, voire arrêter complètement la consommation de chair animale dans l’objectif de réduire leur empreinte carbone.

Pourtant, la proportion de végétariens (aucune chair) et de végétaliens (aucun produit issu de l’exploitation animale) reste encore très faible, ne dépassant pas les 3% de la population française d’après l’enquête 2020 de France Agrimer. Les filières alimentées par les élevages les plus intensifs (fast-food, grande distribution) continuent de se développer. Paradoxalement, une grande part des citoyens, même s’ils sont conscients des répercussions négatives de l’exploitation sur le bien-être des animaux et sur l’environnement, ne semblent pas prêts à engager une transformation profonde de leur mode de vie. Preuve en sont les récents et nombreux débats sur la chasse, les repas végétariens, l’élevage intensif, ou la corrida.

Mais alors, qu’est-ce qui cloche ? Quels sont les blocages ? Comment les surmonter et comment « faire sa part » dans la lutte contre la souffrance animale ?

Fin de l’exploitation animale, encore des blocages ?

Romain Espinosa, chercheur en économie au CNRS et spécialiste du bien-être animal et de l’alimentation végétale, s’est intéressé aux subtilités qui entourent ce « paradoxe de l’exploitation animale ». Il relève dans le troisième chapitre de son ouvrage Comment sauver les animaux ? (2021) Une économie de la condition animale, publié aux éditions des Presses Universitaires de France, différentes raisons à l’inaction dans la lutte contre les souffrances animales, et ce, malgré le fait que les individus soient réellement concernés par ces enjeux.

La première raison que le chercheur pointe est l’ignorance sincère. La complexité des systèmes d’exploitation, le nombre d’acteurs dans la chaîne de production et le manque de transparence sont autant de facteurs pouvant expliquer l’inaction des consommateurs. Sans connaissance sur le nombre d’animaux tués ou sur les conditions de détention des animaux, rien ne pousse vraiment un individu à prendre en compte ces enjeux et à changer de mode de vie.

Et pour celles et ceux qui savent ? L’explication la plus explorée est celle de la dissonance cognitive, une théorie de psychologie sociale où un individu est tiraillé dans ses convictions entre une activité qu’il va réaliser et ses valeurs personnelles. Un tiraillement que chaque individu doit gérer, et « pour ce faire, deux stratégies s’offrent à eux : changer leurs actions pour les mettre en adéquation avec leurs injonctions morales ou modifier leurs valeurs morales pour qu’elles s’accordent avec leurs actions », explique Romain Espinosa dans son livre.

Ces valeurs morales sont directement issues d’un environnement social propre aux individus. Certains milieux sont profondément ancrés dans l’exploitation animale, par leurs normes et leurs valeurs. Par principes culturels et politiques, ces groupes considèrent que les injonctions à manger moins de viandes, à interdire la chasse ou les spectacles d’animaux sont des attaques directes à leur mode de vie, et répondent en conséquence par un rejet complet des mouvements politiques, actions militantes ou nouvelles lois en faveur de la réduction de la souffrance animale.

Ce qui pose en outre des difficultés lorsqu’un individu souhaite se soustraire aux comportements et aux normes sociales en vigueur dans un groupe (famille, amis…). Ces personnes décident donc de se contenir en leur présence, préférant ne pas exposer leur végétarisme / véganisme afin d’éviter les conflits.

L’individu peut aussi considérer que l’exploitation et le bien-être animal sont des enjeux communs. Il peut se considérer floué lorsqu’il fait des efforts et que les autres continuent de consommer de manière non éthique. Il considère alors que sa consommation personnelle n’aura qu’un impact dérisoire sur l’exploitation, et continue dès lors de consommer de la chair animale puisque la responsabilité n’est pas partagée.

Cela peut aussi être une question d’habitude. Que ce soit lors de l’achat du poulet du dimanche ou la planche de charcuterie entre amis au bar, un individu peut reconnaître le problème de la souffrance animale, sans pour autant le prendre en compte à l’instant t lors de l’achat. Les habitudes de consommation sont aussi le fruit d’automatismes parfois difficiles à refouler.

L’individu peut également considérer que l’exploitation animale est un problème trop lointain pour lui. En effet, l’empathie est variable d’un être vivant à un autre. L’animal domestique, du fait de sa présence dans le foyer, est élevé à un rang différent de celui d’élevage. Sans liens affectifs avec les animaux, l’empathie est plus faible et les individus deviennent moins susceptibles de faire des efforts afin de réduire leur souffrance.

La dernière explication soulevée par Romain Espinosa concerne « l’altruisme impur ». Donner de l’argent, être bénévole dans une association de protection, ou alors bien s’occuper de ses animaux, toute action en faveur de la protection et du bien-être du vivant va offrir une excuse à l’individu pour consommer des produits issus de l’exploitation animale.

L’ensemble de ces raisons peuvent se chevaucher, et s’additionner d’une personne à une autre en fonction de ses relations, de son milieu social, de son environnement, et de son affect quant à la condition animale.

Réduire l’exploitation animale à l’échelle individuelle

Malgré tout, rien n’empêche de mettre en place de nouvelles habitudes dans le but de réduire son impact sur l’exploitation et la souffrance des animaux, et cela même pour les personnes les plus réfractaires aux changements. Il n’est pas forcément nécessaire de s’investir jusqu’à devenir végétarien ou végan pour contribuer à agir contre la souffrance animale, mais on peut contribuer à cette cause à son échelle. Comment ? Voici quelques pistes.

1 – S’informer…

La première étape pour agir, c’est de s’informer efficacement sur l’exploitation et l’antispécisme (mouvement philosophique et politique de lutte contre l’exploitation animale). L’État, les territorialités et les nombreuses associations de protection des animaux (LPO, L214, Peta) communiquent afin de sensibiliser les citoyens sur l’impact de l’exploitation, tant sur la souffrance des êtres vivants que sur les écosystèmes. Des médias à l’image de L’Amorce offrent aussi du contenu journalistique antispéciste qui permet d’approfondir philosophiquement et politiquement les enjeux de l’exploitation.

2 – …pour moins consommer,

Au niveau de l’alimentation, une baisse progressive de la consommation de viandes et de poissons est possible, et n’est en aucun cas un problème pour la santé humaine. Le végétarisme serait même bénéfique contre certains problèmes de santé (diabète, cardiopathie ischémique, et les risques de cancer).

En plus de réduire individuellement son empreinte sur la souffrance animale, c’est aussi un bénéfice pour la planète. L’élevage (porcin, ovin, bovin, bœuf, poisson) a une empreinte environnementale conséquente. En plus des émissions de gaz à effet de serre (CO2, NO2, CH4), l’ensemble de la chaîne de production et d’approvisionnement des produits alimentaires d’origine animale altère à l’heure actuelle fortement les écosystèmes par le défrichement des forêts, l’érosion des sols et la pollution de l’eau.

3 – …mieux choisir

Réduire l’exploitation animale, c’est également réfléchir lors de l’achat d’un bien ou d’un service à l’ensemble des activités et des mécanismes qui participent à la souffrance des animaux. La consommation de produits où les marques s’engagent à ne plus les exploiter, ou à réduire au maximum leur souffrance doit être priorisée. L’alimentation, l’achat de vêtements, de cosmétiques, ou bien d’un ticket dans un parc à thème peu scrupuleux du bien-être animal sont autant de réflexions à avoir en amont.

4 – …et sensibiliser ses proches.

La sensibilisation des proches (famille, amis, collègues) est bénéfique. L’objectif est à la fois de faciliter le travail de recherche, souvent laborieux et chronophage, pour nos proches (famille, amis, collègues), mais également de leur montrer des alternatives éthiques (nouvelles recettes végétariennes / végétaliennes, consommation de Simili-carné, marques responsables), faciles à adopter pour ne pas engager un changement trop brusque et ainsi garder les petites habitudes difficiles à abandonner.

5 – S’engager et militer

Enfin l’engagement associatif et politique est aussi un levier d’action possible au niveau individuel. Par exemple, le Parti animaliste porte politiquement depuis 2016 en France la défense des animaux (sauvages, d’élevages, domestiques…). Certains partis politiques plus « classiques » défendent aussi des réformes en lien avec le bien-être animal. Et puis, de nombreuses associations s’engagent pour la protection animale, la protection de la biodiversité, ou pour faire changer progressivement les pratiques d’élevage : L214, Sea Shepherd, France Nature Environnement, La Ligue de Protection des Oiseaux…

À chacun de choisir les leviers qui lui correspondent.

Espinosa, R. (2021). Chapitre III – Pourquoi continue-t-on d’exploiter les animaux dans de telles conditions ? Comment sauver les animaux ? (p. 71‑158). Presses Universitaires de France.

Oussalah, A., et al. (2020). Health outcomes associated with vegetarian diets : An umbrella review of systematic reviews and meta-analyses. Clinical Nutrition, 39(11), 3283‑3307.

Les Français et le bien être des animaux Vague 5 (2022)—Fondation 30 millions d’Amis. IFOP.

Mauriciomo. (2020, décembre 10). Viande, lait, œufs, poissons : Combien d’animaux tués en France? L214.

Image par scott payne de Pixabay

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