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Santé, écologie : les habitudes de consommation n’évoluent pas, arrêtons de nous mentir

Clément Fournier

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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Contrairement à ce que l’on entend parfois ça et là, les comportements écologiques ou santé des citoyens n’évoluent pas vraiment. Au contraire.

Depuis quelques années, on entend régulièrement que ça y est, les consommateurs sont en train de changer leurs comportements. Que ça y est, les comportements écologiques et santé sont tendance. Que ça y est, la prise de conscience est là et que la transformation de notre société est en marche.

Mais si on regarde bien les faits, les données et les statistiques, il semble que tout ça ne soit pour l’instant qu’un voeu pieu. Non, les consommateurs ne sont pas de plus en plus écolo et de plus en plus attentifs à leur santé. Ce n’est pas vrai. Et il faut s’en rendre compte pour commencer à agir collectivement.

Bio, recyclage, circuits courts : ça ne progresse pas vraiment

Lorsqu’on entend que de plus en plus de consommateurs adoptent des gestes écologiques ou santé, quelques avatars reviennent souvent.

D’abord la consommation de produits bio. Oui, c’est vrai, la production et la consommation de produits bio a “progressé” depuis le temps qu’elle existe. Et ça n’a rien d’étonnant, d’ailleurs, car l’agriculture biologique existe depuis les années 1960 : c’est en 1964 que la première marque de certification bio a été déposée par Nature & Progrès, et c’est en 1985 que le premier label public a été créé par le Ministère de l’Agriculture. En plus 35 ans, il semble donc logique que cela ait progressé, au moins un peu.

De là à croire qu’aujourd’hui, la majorité des consommateurs se tournent vers le bio ? Pas vraiment. Si l’on regarde les études, qui nous disent fièrement que près des 3/4 des français consomment “régulièrement” des produits bio, on voit tout de suite le piège. En réalité, ce “régulièrement” signifie… au moins 1 fois par mois. 71% des Français consommeraient au moins un produit bio une fois par mois. Mais si l’on regarde la consommation quotidienne ? On passe à 12%. Et encore, si l’on regarde seulement ceux qui y consacrent plus des 3/4 de leur budget alimentaire, on tombe à 3%. En résumé, 3% des Français déclarent (et encore faudrait-il pouvoir le vérifier) se nourrir essentiellement de produits issus de l’agriculture biologique.

Dans les faits, on est loin d’une prise de conscience générale. La majorité des gens consacrent une infime part de leur budget aux produits bio. En soit, ce n’est pas forcément grave : l’agriculture bio n’est pas, loin s’en faut, l’alpha et l’omega de l’écologie en agriculture, ni même de la santé. Il y a même aujourd’hui encore des débats sur ses impacts environnementaux et sanitaires réels au sein de la communauté scientifique : moins productive, pas forcément plus nutritive, l’agriculture bio a sans doute des avantages, mais elle ne résout pas tout, loin de là. Mais le constat reste intéressant : ce qui devait être le plus grand succès de la transition vers une société écologique et en meilleure santé concerne en vérité moins de 3% des Français…

Des petits gestes qui ne s’enracinent pas

Ensuite, il y a le recyclage : on lit partout que désormais tous les Français recyclent. Mais en réalité, moins de 50% disent faire systématiquement le tri. Et la plupart commettent encore des erreurs dans les consignes du tri et du recyclage… Sur un geste aussi basique que le tri des déchets, la prise de conscience n’a pas encore atteint la majorité des gens.

Et puis il y a bien évidemment tous les petits gestes : acheter en circuits courts, des paniers de légumes de la ferme, éteindre les lumières en sortant d’une pièce… Les sondages nous disent que les Français sont prêts à tous ces petits gestes : éteindre la lumière en quittant une pièce vide (99 %), se passer des produits en plastique à usage unique (95 %), à consommer moins de viande (82 %), à ne plus utiliser de climatisation (82 %) ou à limiter le nombre d’e-mails envoyés (78 %) ne plus prendre l’avion (65%) ne plus utiliser de véhicules individuels (53%).

Pourtant, là encore, la réalité est décevante par rapport à l’image que l’on peut parfois avoir de nos comportements : malgré les déclarations d’intention, la consommation de fast-foods (et leurs plastiques à usage unique) n’a cessé d’augmenter ces dernières années, le trafic aérien également malgré le flygskam. Les ventes de climatisations explosent à chaque canicule. Et la tentative avortée du gouvernement de limiter l’usage de la voiture individuelle s’est soldée par une année de mobilisation citoyenne. Même sur des sujets de base, comme les achats alimentaires et la santé, la tendance est à l’inverse de ce que l’on pourrait croire : la majorité des Français déclarent ne pas acheter plus de produits frais qu’il y a quelques années…

Il est temps de se poser les bonnes questions

En réalité, et quoi qu’en disent ceux qui veulent absolument voir les changements positifs de nos sociétés, les comportements de consommation n’évoluent pas vraiment, et quand ils évoluent, c’est en général plutôt dans le mauvais sens en ce qui concerne à la fois l’écologie et la santé.

Il est temps d’arrêter de nous mentir à ce sujet, et de commencer à nous poser les bonnes questions sur les raisons de cet échec. Après tout, cela fait 20 ans au moins que les campagnes de sensibilisation sur ces sujets se multiplient : que ce soit les 5 fruits et légumes par jour, les impacts écologiques de nos choix de consommation, ou leurs impacts santé. Alors si après 20 ans, ça n’a pas marché, il faut s’interroger. Et à première vue, il y a au moins deux problèmes à examiner suite à ce constat.

Les inégalités sociales au coeur du problème

Le premier de ces problèmes est évidemment un problème d’inégalités sociales. Tous les sondages le montrent : ceux qui adoptent les gestes “écolo et santé” ce sont avant tout les CSP+. C’est absolument clair pour la consommation de produits bio, quand on regarde les études de l’Agence Bio : les CSP+ sont 5 fois plus nombreux que les CSP- à déclarer consacrer l’essentiel de leur budget alimentaire au bio.

Mais c’est valable pour à peu près tous les indicateurs : bien manger, éviter les fast foods, acheter plus de produits frais, consommer des produits de meilleure qualité, tout ça coûte plus cher. Et forcément, si ça coûte plus cher, c’est difficilement accessible à ceux qui ont un niveau de vie plus bas. Il est bien plus simple de faire le sacrifice d’accepter de payer plus cher ses produits bio issus d’une AMAP ou d’un système de vente directe lorsqu’on gagne confortablement sa vie que lorsqu’on est, comme 50% des Français, en dessous de 1800 euros nets mensuels.

Des changements de comportement à la carte

Le deuxième problème, c’est que les changements de comportements semblent se faire un peu “à la carte”. Il y a ceux, urbains, qui peuvent se permettre de ne plus avoir de voiture car ils ont les transports en commun à disposition, mais qui prennent plus l’avion que la moyenne. Il y a ceux, au contraire, qui renoncent à l’avion, mais décident de partir vivre à la campagne et roulent 20 000 km par an avec leur voiture. Il y a ceux qui décident de faire attention à manger moins de viande, mais dépensent en revanche plus en appareils high-tech.

Naturellement, nous avons tendance à agir sur certains gestes, ceux qui nous semblent les plus indolores, les plus simples à mettre en place, mais nous avons plus de difficultés à aborder notre mode de vie et nos comportements avec une approche globale.

Et là encore, il faudrait s’interroger pour comprendre les raisons de ces biais cognitifs. Bien-souvent, ce sont encore des déterminismes sociaux : où l’on habite, quels types d’infrastructures on a à disposition, quel est notre niveau de vie.

De la difficulté de rendre les changements de comportement accessibles

Aujourd’hui, on continue à espérer que la société change par le biais des changements de comportements des consommateurs. En d’autres termes : pour changer les choses, il faut attendre que les individus trouvent en eux la motivation de prendre leurs responsabilités. Mais en attendant, que faisons nous réellement collectivement pour rendre ce changement plus simple ?

Pourquoi attendons nous que les Français prennent moins l’avion, pour réduire notre impact carbone, si nous acceptons collectivement que les prix des billets d’avion soient toujours plus bas, plus bas même que ceux du train ? Pourquoi continuons nous à vouloir construire et agrandir les aéroports ? Si l’on souhaite que les consommateurs se nourrissent mieux, pourquoi accepte-t-on collectivement un système de distribution où les fruits et légumes frais sont moins accessibles que les produits transformés ? Pourquoi laisse-t-on les commerces du fast-food et de la fast-fashion avoir pignon sur rue, y compris dans les quartiers touristiques, au lieu de donner la priorité aux petits commerces de proximité ?

Pour tous ces problèmes, il faut une volonté collective de rendre le changement accessible à tous : une volonté qui peut se traduire par la réduction des inégalités sociales et économiques, par des incitatifs plus forts pesant sur le système économique, des politiques plus ambitieuses de régulation.

Mais pour réfléchir aux formes de cette volonté, il faut d’abord que nous arrêtions de nous mentir : non, les consommateurs n’ont pas changé. Et ils ne le feront pas sans que la société s’embarque toute entière dans ce changement.

Photo par Joshua Rawson-Harris sur Unsplash

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