La Covid-19 : accélératrice des difficultés pour les personnes en situation de handicap

Valentine Ambert - Rédactrice - Youmatter

Rédactrice pour Youmatter. Formée à Sciences Po Lyon, spécialisée sur les enjeux de développement en Afrique subsaharienne contemporaine et investie dans les secteurs de la RSE, du progrès social et de la transition écologique.

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La crise du coronavirus amplifie les difficultés des personnes en situation de handicap. Décryptage.

Inégalités en matière d’accès à l’emploi, au logement, sous-représentation, difficultés d’accessibilité… Tandis que le handicap concerne près d’1 Français sur 6, de nombreux progrès restent à faire pour garantir une vie digne, le respect des droits fondamentaux et l’autonomie à l’ensemble de la population.

Les types de handicap sont multiples : moteur, sensoriel, psychique, intellectuel, lié à une maladie… La loi pour l’égalité des droits et des chances définit le handicap comme une « toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant ».

Tandis que le 28 avril 2020 Edouard Philippe prenait la parole pour exposer sa stratégie de déconfinement nationale, il n’a pas évoqué les personnes en situation de handicap, les laissant dans le flou face à une situation déjà tendue. Un exemple qui vient souligner l’isolement et l’exclusion de ces personnes souvent vulnérables.

Le simple fait que l’accès aux sous-titres ne soit pas systématiquement disponible dans les informations relatives à la Covid-19 accentue les difficultés rencontrées par ces personnes.

En quoi la pandémie a-t-elle renforcé les inégalités vécues par les personnes en situation de handicap et généré de nouvelles difficultés, entretenant une dynamique d’exclusion ?

Les difficultés quotidiennes liées au handicap renforcées par la Covid-19

Selon APF France handicap, il y aurait actuellement, environ 12 millions de personnes en situation de handicap vivant en France, handicaps lourds et incapacités mineures confondus. Pour 80% des cas, il s’agit de handicaps invisibles, c’est-à-dire qu’ils ne se remarquent pas au premier regard (surdité, traumatisme crânien…). A l’échelle mondiale, ce sont 650 millions de personnes soit 10% de la population qui vivent avec un handicap d’après l’ONU.

Tour d’horizon en chiffres de ces difficultés rencontrées quotidiennement par les personnes en situation de handicap.

La question de l’accessibilité, qui se répercute sur l’accès au logement

Selon l’Ifop, 67% des personnes en situation de handicap font état de difficultés dans leurs déplacements, du fait d’infrastructures pas assez accessibles.

La présence d’escaliers dans les lieux publics, des trottoirs trop hauts ou parsemés d’obstacles, des ascenseurs trop étroits, des portes et poignées non adaptées sont autant de freins. Pourtant, la loi oblige les établissements recevant du public à être accessibles aux personnes handicapées, en respectant différents points de vigilance.

Ces discriminations vécues dans la vie quotidienne se poursuivent dans l’accès au logement, ces derniers étant rarement conçus pour les personnes en situation de handicap, comme le souligne cet article de l’Observatoire des inégalités.

De manière générale, la moitié des interrogés se disent inquiets à l’idée d’être davantage isolés dans les mois à venir.

Un taux de chômage 2 fois supérieur à celui de l’ensemble de la population

Selon un rapport de l’Agefiph, 18% des personnes en situation de handicap sont au chômage, contre 9% pour l’ensemble de la population.

50% des demandeurs d’emploi handicapés ont 50 ans et plus soit le double de l’ensemble des demandeurs d’emploi.

La loi fixe à toute entreprise et tout établissement public d’au moins 20 salariés une obligation d’emploi de 6 % de personnes handicapées. Le taux d’emploi direct de personnes handicapées atteignait 3,5% dans le secteur privé en 2017, et 5,5% dans le public, soit en-deçà du seuil obligatoire.

Une situation aggravée par la crise sanitaire : selon un sondage IFOP pour l’AGEFIPH, avec la crise du coronavirus, 41% des demandeurs d’emploi en situation de handicap affirment avoir été concernés par le report ou l’annulation d’une formation, 16% par l’interruption d’un contrat court. Par ailleurs, 48% se disent inquiets à l’idée de perdre leur emploi dans les mois à venir.

Un accès à l’éducation plus compliqué

385 000 enfants handicapés ont pu faire leur rentrée à l’école en septembre 2020, soit un taux de scolarisation de près de 90%.

Pourtant, les personnes en situation de handicap font face à des inégalités significatives en matière d’éducation et de formation. En effet, si 44% de la population française a un niveau d’études équivalent ou supérieur au bac, ce chiffre tombe à 25% pour les personnes en situation de handicap d’après APF France Handicap.

Des inégalités pointées du doigt par plusieurs associations, qui soulignent notamment le manque de dispositifs adaptés ainsi que le manque d’accompagnement. C’est dans cette continuité que le gouvernement a annoncé la création de nouveaux postes d’accompagnant d’élèves en situation de handicap (AESH), avec un objectif de 11 500 accompagnants d’ici 2022.

Le coronavirus renforce les difficultés des personnes en situation de handicap en termes de scolarisation. Par exemple, avec l’enseignement à distance, les universités doivent adapter les outils de visioconférence et effectuer des transcriptions pour que les personnes sourdes puissent avoir accès aux cours en ligne. Cela n’a pas forcément été fait vient nourrir l’inquiétude des étudiants concernés.

Une situation économique préoccupante

Selon le baromètre IFOP, 2 millions de personnes en situation de handicap vivent sous le seuil de pauvreté fixé en France à 1 041€ par mois en 2019, et ce malgré deux faibles revalorisations de 50 et de 40€ entre 2018 et 2019 de l’allocation aux adultes handicapés (AAH) ainsi portée à 900 €. Cette prestation sociale est versée sous conditions de ressources à 1,2 million de personnes.

Les aides ne sont en général pas suffisantes pour permettre un niveau de vie décent aux personnes les plus précaires. Dans le baromètre de l’IFOP, la revalorisation des aides financières sont d’ailleurs citées en priorité lorsqu’il est question d’améliorer la vie des personnes en situation de handicap,.

54% souhaitent des allocations ou pensions pour sortir de la pauvreté et de la précarité, près de la moitié demandent le financement des aides humaines et matérielles liées au handicap.

Selon une étude IFOP / AGEFIPH menée pendant la crise de la Covid-19, 73% des personnes handicapées ressentent la crise économique durement pour elles-mêmes et leur famille, contre 51% pour le grand public.

Ces chiffres mettent en lumière l’exclusion vécue par les nombreuses personnes en situation de handicap, qui évolue dans une société qui n’a pas été pensée pour elles. Ces inégalités sont non seulement renforcées par la crise sanitaire que nous traversons, mais aussi initiées par cette dernière.

Covid-19 et exclusions nouvelles : des mesures qui compliquent le quotidien des personnes en situation de handicap

Parallèlement, la Covid-19, le confinement et les mesures de protection sanitaires vient parfois créer de nouvelles difficultés. Qui sont les effets collatéraux du confinement ou encore des gestes barrière pour les personnes handicapées ?

Le confinement peut aggraver les troubles

“A domicile, la problématique majeure est que pour certains types de handicaps, le confinement aggrave les troubles ou altère la santé mentale“, reconnaissait la secrétaire d’Etat aux personnes handicapées, Sophie Cluzel, dans une interview pour Le Point le 24 avril. “C’est pourquoi, dès le 2 avril, nous avons autorisé plusieurs sorties par jour, et à plus d’un kilomètre du domicile, car c’est un temps de décompression essentiel.” 

En effet, selon l’étude IFOP/Agefiph, près d’un tiers des personnes en situation de handicap notent une dégradation de leur santé physique et mentale depuis le début de la crise du Covid-19. Par ailleurs, plus de la moitié déclarent vivre plus qu’auparavant des épisodes de dépression, mais aussi des périodes intenses de stress, de nervosité ou d’anxiété.

Céline Martinez, mère d’un enfant handicapé mental, témoigne en ce sens pour France culture. Elle explique que son enfant est “en perte de repères“, et déplore les conséquences du confinement sur son fils : “ce confinement a réduit à néant tout ce qu’on a mis en place depuis une dizaine d’années, avec un enseignement spécialisé“.

Des gestes barrières qui compliquent le quotidien

Le port du masque isole les personnes atteintes de surdité

Impossible pour les personnes sourdes n’utilisant pas la langue des signes de communiquer avec les personnes portant un masque. Celui-ci rend la lecture labiale impossible.

Dans France Culture, Agnès Fédrizzi, sourde profonde, affirme préférer s’isoler chez elle plutôt que d’affronter le monde extérieur. Elle témoigne notamment sur une situation vécue à la pharmacie un peu plus tôt : “je lui dis que je n’entends pas. Il refuse de baisser son masque et se met à hurler, comme si j’allais mieux l’entendre… Je lui explique que je suis sourde et il ne comprend pas. Pour lui, une personne sourde est forcément muette. C’est inquiétant, car c’est tout de même un professionnel de santé ! Cela devient lassant, alors j’évite les contacts.

Pour endiguer l’isolement des personnes sourdes, il serait possible faciliter l’accès aux masques transparents qui permettent ainsi la lecture labiale. Mais pour l’instant, le contexte d’inquiétude sanitaire ne favorise pas ce type de décisions.

Les aveugles et malvoyants privés du sens du toucher

Pour les 400 000 aveugles et malvoyants de France, il devient aussi difficile d’évoluer dans la sphère publique sans utiliser leur sens du toucher. “Nos yeux sont au bout de nos doigts” explique Vincent Michel, président de la Fédération des aveugles de France pour Handirect.

Il explique notamment la nécessité d’adapter les gestes barrière au handicap : “un exemple très concret : éternuer dans son coude. Or, c’est ce même coude que vous pouvez proposer à une personne aveugle pour la guider. Or, si vous êtes porteur du virus, vous infectez cette personne”.

Pour mieux faire face aux difficultés rencontrées, la Fédération propose des gestes barrières adaptés, par exemple d’éternuer dans un mouchoir en papier puis de le jeter immédiatement.

La distanciation sociale, une épreuve pour les personnes dépendantes d’une aide extérieure

Difficile également de respecter les mesures de distanciation sociale lorsque l’on dépend d’une aide extérieure. Cette étudiante revient ainsi sur le rôle indispensable de ses auxiliaires de vie. Avec la crise sanitaire, son équipe s’est réduite de 5 à 3 intervenantes. “Ainsi, j’espérais tous les jours qu’il n’arrive rien à l’une d’entre elles pour ne pas aggraver cette situation difficile”, affirme-t-elle.

Les personnes en situation de handicap sont également moins aidées dans la rue qu’avant l’épidémie, la peur d’être contaminé guidant les comportements. La Fédération des Aveugles de France incite à redoubler de bienveillance envers les personnes fragiles durant cette période difficile : “continuons à être attentif aux personnes handicapées autour de nous, proposer son aide aux personnes en fauteuil, avec une canne, verbaliser les choses pour ces personnes pour les prévenir de la présence de passants, d’une file d’attente, de ce qui se passe, des distances à respecter, etc.”

Le télétravail forcé : la nécessité d’adapter les outils

La question de l’accessibilité numérique est également une vraie problématique à l’heure où le travail à distance se généralise. Elle est nécessaire pour les étudiants ainsi que les personnes en situation de handicap dans la vie active.

Une enquête CECIAA s’est notamment penchée sur le sujet, et met en évidence la difficulté par exemple d’appréhender de nouveaux logiciels pour le travail à distance pour les personnes DYS (dyslexiques, dyspraxiques…). Ces dernières ont un temps d’apprentissage et d’assimilation plus important, d’où une nécessité de renforcer l’accompagnement.

Pourtant, 43% déclarent que leur employeur n’a pas pris en compte le fait qu’ils étaient en situation de handicap au moment de déterminer les modalités de l’exercice professionnel lors du déconfinement.

Vers une société plus inclusive pour le “monde d’après” ?

Si le gouvernement a pris des mesures pour les personnes en situation de handicap face au Covid-19, elles ne peuvent pallier l’ensemble des difficultés, nouvelles ou renforcées par la crise.

Au fond, cette crise qui a bouleversé et remis en question nos modes de travail, de déplacement, etc, ne serait-elle pas l’occasion de construire de nouvelles bases pour une société plus inclusive ?

Pour l’heure, la crise semble bien avoir isolé encore plus les personnes en situation de handicap. Mais elle pourrait aussi être l’opportunité de changer le regard sur le handicap, et pourquoi pas d’accompagner d’un changement profond des mentalités permettant un “monde d’après” plus social et plus durable. Mais pour cela, il ne faut pas que la pandémie nous fasse oublier la question fondamentale de l’intégration des personnes en situation de handicap.

Photo par Robert Kneschke sur Shutterstock

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