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La crise du coronavirus illustre notre incapacité à gérer les biens communs

Clément Fournier

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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La crise du coronavirus est l’occasion de s’interroger sur les fonctionnements de nos sociétés, et en particulier sur notre (in)capacité à gérer nos biens communs de façon responsable. Décryptage.

La pandémie de coronavirus est une crise sanitaire sans précédent pour les sociétés modernes. Jamais depuis la grippe espagnole le monde contemporain mondialisé n’avait dû faire face à une épidémie à la fois si rapide, si contagieuse et si difficile à gérer. Partout dans le monde, on lutte comme on peut contre la propagation du virus et ses conséquences sanitaires, sociales et économiques.

Mais déjà, cet épisode fait réfléchir. En effet, notre manière de gérer cette crise collectivement et individuellement en dit long sur la façon dont nous sommes structurés en tant que société. Plus précisément, elle en dit long sur notre incapacité à gérer collectivement les biens communs, même quand les enjeux collectifs sont gigantesques. Et c’est une mauvaise nouvelle vis-à-vis de toutes les autres crises que nous devrons régler : la crise écologique, notamment.

Quelle gestion collective pour les problèmes globaux ?

Il est frappant de constater à quel point la prise de décision au sujet du coronavirus a été saccadée, fragmentée. Rien qu’en Europe, territoire pourtant supposé incarner la cohérence politique, on constate que des pays pourtant frontaliers n’ont pas pris les mêmes mesures au même moment. Malgré l’existence de nombreuses instances internationales de coopération et de multilatéralisme, les grands pays du monde ont semble-t-il été incapables de se mettre d’accord sur une conduite à tenir face à l’épidémie. Il y a quelques jours encore, le Président des Etats-Unis Donald Trump ironisait et minimisait l’épidémie, au même moment où l’Italie commençait son confinement, et alors que la France, elle, hésitait sur la conduite à tenir. Alors que le match de rugby Irlande-Italie était décalé, on annonçait que la rencontre de Ligue des Champions Lyon-Turin, elle, aurait bien lieu.

Compte tenu des expériences passées dans le domaine (SRAS, MERS, H1N1…) on aurait pu attendre qu’une certaine coopération se mette en place, et que l’on décide collectivement de prendre des mesures pour limiter la propagation (contrôles systématisés aux aéroports, consignes de limitation du transport, limitation des rassemblemens, par exemple) Pourtant, rien. 

Il ne s’agit pas ici de dire que l’on aurait du céder dès le départ à la panique totale, bloquer l’économie et les transports et annuler tous les grands événements. Non, il s’agit simplement de s’interroger sur l’absence totale de concertation entre les Etats. Bien-sûr, chacun est souverain, et de telles décision impliquant des conséquences importantes sur le plan économique et social, elles doivent être prises en prenant en compte cet intérêt souverain. Mais l’équilibre sanitaire mondial face à une telle épidémie est aussi un bien commun : l’action d’un Etat peut avoir des conséquences graves sur la propagation, et donc à terme sur les ressortissants des autres Etats. Un tel risque ne valait-il pas de sacrifier au moins temporairement la poursuite des intérêts individuels et l’exercice complet de sa souveraineté, au nom, par exemple, du principe de précaution ? 

C’est le même débat que l’on a avec la crise climatique : pourquoi face au danger qui se profile n’est-on pas capable de prendre des décisions concertées, d’amender (là encore, au moins temporairement) les relations contractuelles qui régissent notre système économique et politique ?

Le système mondial est semble-t-il aujourd’hui incapable de s’imposer ce type de gestion collective des problèmes globaux. Un peu comme dans une forme alternative de la tragédie des biens communs, l’intérêt de chacun continue de supplanter l’intérêt collectif, y compris jusqu’au moment où la crise semble inévitable. Nous avons bien une OMS, et une coopération internationale au niveau scientifique et médical, mais rien pour transcrire cette coopération en prise de décision contraignantes.

Quelle résilience face aux problèmes de long terme ?

La pandémie de coronavirus illustre aussi de façon éclairante l’absence de gestion de long terme d’une bonne partie des biens et services publics dans nos sociétés. Les systèmes de santé, partout dans le monde, subissent depuis des années les coupes budgétaires, les pressions financières, les restructurations. On agit comme si l’objectif d’un système de santé était d’être à l’équilibre financier, ou mieux encore, rentable à court terme. Pourtant, on sait, et ce depuis des années, que des pandémies peuvent survenir, que des virus peuvent réapparaître. Et on sait également que pour face face à ce type de crise, nous aurons besoin de systèmes de santé solides, résilients, capables d’amortir le choc.

Ce type de services publics coûte par définition de l’argent public, puisqu’il est supposé permettre de gérer les imprévus, comme une sorte d’assurance. Lorsque l’on finance un système de défense, on n’imagine pas qu’il soit “rentable”, on accepte de payer ce prix car le jour où on aura besoin de se défendre, on pourra le faire. Pourquoi la santé devrait-elle être différente ?

Dans des sociétés où l’ensemble de nos outils de gestion sont fondés sur des indicateurs financiers à court terme, il y a de plus en plus d’exemples de cette absence de gestion du long terme et de la résilience. On bloque les financements publics sur la recherche fondamentale, y compris dans des domaines vitaux comme l’énergie, sous prétexte qu’ils n’offrent pas de perspective financière à moyen terme. On réduit l’investissement dans le système éducatif. Très peu est fait pour l’adaptation au changement climatique, ou pour anticiper la gestion des crises météorologiques dont on sait pourtant qu’elles sont déjà en train de se multiplier. Sans parler de notre modèle agricole, ou de façon plus générale, norte système économique.

En bref, si un risque potentiel semble lointain, ou à long terme, il sort des radars. Avec le coronavirus, l’ensemble des acteurs semblent pourtant d’accord : nous aurions dû agir plus tôt pour développer un système hospitalier plus résilient.

Intérêts collectifs contre intérêts individuels

Enfin, les réactions suscitées par la crise sont aussi éclairantes au niveau individuel. Alors que depuis des semaines les autorités et les médias ressassent en boucle les consignes de sécurité, on a vu fleurir les comportements les plus irrationnels. 

Il y a d’abord ceux qui ont ignoré les alertes, n’ont pas respecté les consignes de quarantaine, ont continué à se déplacer même quand ce n’était pas nécessaire, à se rassembler, augmentant ainsi les risques de propagation. Dernier exemple : un rassemblement de supporters autour du match PSG-Dortmund, qui se jouait pourtant à huis clos.

Ensuite, il y a eu la ruée sur les masques de protection, qui devaient pourtant être attribués en priorité aux personnels soignant. Même chose aujourd’hui dans le domaine alimentaire ou dans les produits d’hygiène de base : on se précipite au supermarché pour faire des réserves. Résultat, la gestion des stocks et des flux est rendue délicate, avec des risques de pénuries temporaires ou locales.

Là encore, on le voit, chacun semble enclin à faire passer son intérêt particulier et ses angoisses avant l’intérêt collectif. Et là encore, c’est un trait profondément humain que l’on retrouve à la racine de la majorité de nos problèmes de gestion des biens collectifs. Y compris la gestion de nos limites environnementales. 

Et on pourrait aussi mentionner la diffusion et le partage massif de fake news et de désinformation, chacun contribuant à rajouter de la confusion à la crise. Ou la généralisation des discours anti-science, décrédibilisant les experts de santé et diluant leur message dans un océan de contrevérités. Même en situation de crise, il semble difficile de prendre du recul sur notre information et sur ce que l’on partage.

Tout cela devrait nous amener à réfléchir sur notre capacité à surmonter les crises. À les identifier d’abord, à les anticiper, ensuite, et puis à les gérer. Par définition, les crises peuvent survenir n’importe quand et aucune société n’en est à l’abri. Il faut donc que nous mettions en oeuvre de meilleurs systèmes pour y faire face. Au niveau institutionnel, au niveau politique mais aussi individuel nous devrons à terme, tirer les leçons de cette crise du coronavirus. Résilience, précaution, adaptation, concertation, long terme : voilà des mots que nous devrions sans doute apprendre à intégrer dans nos systèmes collectifs.

Photo by Free To Use Sounds on Unsplash

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