barbara pompili ministre transition ecologique

Les 10 défis de la nouvelle ministre de l’écologie Barbara Pompili

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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Barbara Pompili est nommée Ministre de la Transition écologique et doit incarner le tournant écologique du mandat. Mais quels sont les défis auxquels elle devra faire face pour orienter vraiment la France vers une relance écologique ?

1 – Faire de l’écologie une condition de la relance

Organiser la transition écologique en temps de crise économique : voilà un travail difficile. Les préoccupations écologiques ont beau être désormais bien ancrées dans la tête des Français et du monde politique, elles sont bien peu de choses face aux angoisses liées au chômage, à la précarité et à la crise économique.

Ce sera donc certainement le premier défi de la Ministre : faire en sorte que l’écologie ne passe pas au second plan face aux considérations économiques. Et le challenge s’annonce compliqué. Déjà, plusieurs secteurs ont commencé à négocier pour réduire à la baisse les réglementations environnementales, arguant qu’elles ralentiraient la reprise et fragiliseraient des secteurs déjà bien heurtés par le confinement.

Pour l’instant, on ne peut pas dire que ce défi soit en passe d’être relevé : malgré des dizaines de milliards d’argent public orienté vers la sauvegarde du secteur économique ces derniers mois, peu de conditions écologiques ont été posées. Il faudra que Barbara Pompili sache travailler avec le Ministres de la Relance, le Ministre du Budget et le Ministre du Commerce et de l’Attractivité pour poser des limites écologiques à la relance, sans toutefois trop compromettre les efforts de redémarrage dans un contexte mondialisé. Et pour ça, de simples mesures d’ajustement ne suffiront pas, il faudra une réflexion profonde sur le modèle économique du pays et son insertion dans le commerce mondial.

2 – Attaquer enfin le vrai chantier de la baisse des émissions de CO2 : la voiture

Depuis des années, les différents ministres de la transition se sont beaucoup occupés de notre production d’électricité. Sortie du nucléaire ? Production d’énergie renouvelable ? Soit ! Mais puisque l’électricité française émet déjà très peu de CO2, ces chantiers sont absolument secondaires à court et moyen terme pour la réduction de nos émissions de CO2, ce qu’il est pourtant urgent de faire.

La véritable source des émissions de CO2 en France, c’est la voiture. C’est notre première source d’émission, et c’est donc là qu’il faut agir en priorité si l’on veut avoir un vrai impact.

Comment ? C’est simple, en théorie. Il faut réduire l’usage de la voiture thermique dès que c’est possible. Cela signifie donc mettre le paquet sur les modes de transport alternatifs : transports en commun, vélo, voiture électrique… Et qu’il faut tout faire pour dissuader les automobilistes d’utiliser des véhicules polluants. Problème : une grande partie des compétences liées à ces enjeux dépendent des collectivités locales. Il s’agit des plans d’urbanisme, des politiques de transport en commun locales, des infrastructures de recharge pour la voiture électrique installées par les collectivités.

Pour aller plus loin sur ce sujet, il va donc falloir organiser une transition des mobilités dans les territoires, en co-construction avec les collectivités. Et surtout, il faudra donner à ces dernières les moyens financiers de passer à l’action. Une nouvelle étape dans une décentralisation écologique donc…

3 – Attaquer le second chantier de baisse des émissions de CO2 : le bâtiment

L’autre grand défi de la France concernant les émissions de CO2, c’est le bâtiment. C’est notre deuxième source d’émissions et une grande partie de ces émissions pourraient être limitées si les bâtiments du pays étaient mieux conçus et mieux isolés.

C’était une annonce forte du premier gouvernement d’Edouard Philippe et Nicolas Hulot en 2018 : organiser la rénovation énergétique et thermique de 500 000 logements par an. C’est aussi l’un des angles forts des propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat.

Comment faire pour organiser cette rénovation à grande échelle ? Comment inciter les propriétaires ? Comment les aider financièrement dans ces projets de rénovation ? Comment accélérer le processus sans bloquer le marché du logement ? Comment vérifier l’impact des rénovations réalisées par les professionnels ? Autant de questions qui seront très difficiles à résoudre.

4 – Assumer les suites de la baisse programmée du nucléaire (ou l’amender ?)

Pour la nouvelle ministre il faudra aussi continuer à assumer les orientations décidées dans la loi de Transition Énergétique et notamment la fermeture progressive de certaines centrales nucléaires. On l’a vu avec Fessenheim, ces fermetures suscitent de vives discussions. La fermeture de ces moyens de production bas-carbone doit être organisée et planifiée.

Quels moyens de production peuvent remplacer la production pilotable du nucléaire, sachant que les énergies renouvelables (éolien et solaire) ne permettent pas une production à la demande ? Faudra-t-il avoir un recours accru aux centrales de production au gaz ? Dans ce cas, comment faire en sorte que nos émissions de CO2 n’augmentent pas ? Faudra-t-il développer le biométhane ? Dans ce cas, comment organiser cette filière nouvelle sans ses dérives potentielles (notamment la pression sur les ressources agricoles) ?

La baisse du nucléaire n’est pas simple, et si l’on souhaite la poursuivre, il faudra nécessairement faire des choix et des concessions. À moins que, comme cela a été fait en début de mandat, cette sortie soit finalement ralentie et repoussée, afin de préserver nos infrastructures de production électrique décarbonées.

5 – Définir une vraie politique territoriale écologique

Il faudra aussi définir une véritable politique territoriale intégrant les enjeux écologiques, notamment sur l’enjeu fondamental de l’artificialisation des sols et la destruction des espaces naturels.

Aujourd’hui en France, la surface d’un département d’espaces naturels est artficialisée chaque année. Et c’est principalement l’étalement urbain pour la construction de logements qui est en cause. Il faudra donc définir des règles pour orienter les choix territoriaux afin d’éviter que l’on continue à construire partout en périphérie.

Finies nouvelles constructions de maisons avec jardin en périphérie des centres urbains ? Finies les nouvelles grandes zones commerciales périphériques à la Europacity ? Favoriser la densification des centres urbains existants ? Voilà des axes qui permettraient enfin d’arrêter d’empiéter sur nos écosystèmes naturels. Mais là encore, ces mesures dépendent des collectivités et il n’est pas simple (juridiquement) de produire des lois orientant ces dynamiques. Il faudra donc dialoguer avec les acteurs locaux. Et surtout, pas sûr que ce type de mesures soit très populaires alors qu’une majorité de Français ne rêvent que de s’installer hors des centres-villes.

6 – Clarifier la stratégie de transition vers l’agriculture durable

Il sera également nécessaire de clarifier la stratégie de transition agricole du pays. Depuis des années, on parle de rendre l’agriculture durable, mais les choses ne sont pas si simples.

Par exemple, sortir des pesticides est un chantier complexe qu’on ne peut pas mettre en oeuvre sans un changement global de la filière agricole. Il faudrait soutenir financièrement massivement les agriculteurs, organiser la hausse des prix de vente de produits agricoles (pour couvrir les coûts d’une agriculture plus qualitative et durable), encadrer les négociations entre les acteurs agricoles et la grande distribution… Tout cela aurait des implications fortes sur la compétitivité de l’agriculture française.

Même problème sur les questions de pratiques culturales : comment remettre de la biodiversité dans l’agriculture, recentrer l’agriculture sur des pratiques plus écologiques et qualitatives dans un contexte où les agriculteurs sont pressés par les dynamiques du commerce mondial et de la course aux prix bas ?

Là encore, il faudra donc travailler à des stratégies nuancées en co-construction avec les acteurs du terrain.

7 – Rebâtir et renforcer le réseau ferré

Le train est le moyen de transport le plus écologique pour tous les déplacements de moyennes et longues distances. Problème : le réseau est délaissé dans une grande partie de la France périphérique depuis quelques années.

Difficile d’inciter les citoyens à prendre le train plutôt que la voiture (ou l’avion) lorsque les lignes n’existent pas, ou que les horaires ne sont pas suffisants et les prix trop élevés. Le problème c’est que la SNCF est dans une logique de privatisation et de mise en concurrence depuis quelques années. Or la logique d’un acteur privé dans un secteur concurrentiel est celle de la réduction des coûts et de l’optimisation des bénéfices : quand quelque chose n’est pas assez rentable, on y renonce.

Pourtant, la mobilité décarbonée pourrait être aujourd’hui considérée comme un service public indispensable compte tenu de la crise climatique. À ce titre, ne pourrait-on pas considérer qu’elle fait partie de ces fameux services “qui doivent-être placés en dehors des lois du marché” comme le disait le Président en mars ?

Pour réhabiliter (et financer) les petites lignes régionales, dynamiser le transport de marchandise par le fret, il faudra une vraie politique planificatrice. Difficilement conciliable avec l’objectif affiché de faire la transition vers la concurrence.

8 – Organiser une transition écologique juste

On l’a vu avec le mouvement des Gilets Jaunes, la transition écologique ne passera pas si elle n’est pas juste, solidaire et égalitaire. Diminuer l’usage de la voiture, aller vers une agriculture plus durable (donc plus chère), favoriser la consommation responsable (elle aussi souvent plus chère) : tout cela ne pourra pas se faire si cela tombe toujours sur les plus précaires sans mécanisme d’adaptation. Il faudra que la contrainte soit progressive, adaptée et qu’elle cible d’abord ceux qui polluent le plus : les plus aisés.

C’est la même chose pour les entreprises : si les grandes ont certainement les budgets d’accepter certaines contraintes écologiques, les petites doivent-être accompagnées, et tout cela, cela coûte de l’argent. Là encore, cela devra donc être construit avec le budget. Pour financer tout ça, il faudra certainement faire des sacrifices sur les équilibres budgétaires, sur la dette, ou sur le politique fiscale. Pas facile, mais c’est pourtant une priorité.

9 – Miser sur la formation et la recherche pour la transition

La transition écologique comprend un volet culturel primordial. Pour qu’un changement de paradigme dans nos modes de vie, de production et de consommation, ou de travail ait lieu, il faut être informé, éduqué aux enjeux de l’écologie et du développement durable.

Ne faudrait-il pas une vraie formation initiale pour tous les élèves de France à ces enjeux ? Une formation dans le supérieur pour que chaque filière de métiers intègre les enjeux du développement durable ? La création d’un vrai tronc commun de connaissances sur ces sujets ?

L’autre pendant de ce défi, c’est de financer la recherche sur ces sujets. Car on ne sait pas tout sur les problématiques écologiques. Les chercheurs ont besoin de moyens pour identifier les problèmes et les leviers permettant de les résoudre, pour rendre plus performantes, plus sobres et plus écologiques les technologies “vertes”.

Là encore, il faudra des moyens et une vraie stratégie nationale coordonnée, co-construite avec les acteurs du terrain.

10 – Orienter la “géopolitique écologique”

Enfin, le grand enjeux pour une ministre de la Transition Écologique, c’est d’être capable d’orienter les choix à tous les niveaux. Il s’agit évidemment d’abord de savoir faire travailler tous les différents ministères sur les sujets écologiques, d’orienter chaque réforme pour qu’elle prenne en compte les enjeux de l’écologie, avec une approche systémique. Même chose pour la relation avec les collectivités.

Comme si ça ne suffisait pas, il faudra aussi savoir faire cet exercice au niveau international. La politique écologique française ne pourra pas être mise en oeuvre s’il n’y a pas une dynamique internationale qui va dans ce sens. Par exemple, que serait la politique agricole française, tournée vers la qualité et le durable, si le reste de la planète continue à faire la course aux prix bas ? Pour éviter ces situations de blocage, il faut que la France travaille à organiser un consensus autour des sujets écologiques. La ministre de la Transition peut jouer un rôle, en travaillant avec les Affaires Étrangères et l’Europe, pour créer un leadership européen sur les sujets écologiques, afin d’orienter la géopolitique écologique internationale.

Il faudra aussi travailler avec les représentants français dans les grandes organisations internationales, là encore pour marteler partout l’urgence de la transition.

En résumé : les chantiers qui attendent un ou une ministre de la transition sont vastes et extrêmement complexes. Bon courage.

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