Le déploiement contesté de l’éolien en mer

Florentin Roy - Journaliste spécialisé sur la transition écologique et sociale

Florentin est journaliste spécialisé sur la transition écologique et sociale et sur les enjeux politiques liés à l'écologie. Passé par les rédactions de Sciences et Avenir et Socialter, il contribue à Youmatter depuis 2022.

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Bien que les nouveaux parcs éoliens en mer soient considérés comme nécessaires à la transition écologique de la France, ils sont encore difficilement acceptés par les populations et les professionnels locaux dans les régions concernées. 2/2 Pour retrouver le premier article sur l’éolien en mer

Après de nombreuses années de retard dans la construction de parcs éoliens en mer, la France est passée à la vitesse supérieure, les projets se multiplient afin que l’hexagone rattrape son retard dans le déploiement des énergies renouvelables sur le territoire.

Inauguré le 22 septembre 2022 après une décennie de développement, le parc éolien de Saint-Nazaire est le premier programme de ce genre à voir le jour en France. Composé de 80 turbines d’une puissance totale de 480 mégawatts (MW), le parc doit permettre l’approvisionnement de 20 % de la consommation électrique de la région Pays de la Loire. Sept nouveaux parcs éoliens offshore doivent voir le jour d’ici 2027 sur l’ensemble des fronts maritimes français et 3 autres, nettement plus puissants (entre 1GW et 1,5GW), sont attendus d’ici 2031. Mais en parallèle, les mouvements de contestations grandissent contre ces immenses infrastructures. L’offshore serait nocif pour le paysage, la pêche, les activités nautiques, le tourisme, les emplois locaux…

L’éolien offshore, un danger pour les écosystèmes ?

Pour ce qui est du climat, sur l’ensemble de son cycle d’usage d’une durée de 25 ans environ (fabrication des composants du système, installation du système éolien, utilisation, maintenance, désinstallation, traitement en fin de vie), l’éolien en mer devrait avoir un taux d’émission de 15,6 grammes de CO2 eq par Kilowatt-heure (g CO2 eq / kWh), très proche de son homologue terrestre qui émet 14,1 g CO2 eq / kWh. À titre de comparaison, une centrale nucléaire s’approche des 6 g CO2 eq / kWh et une centrale à gaz à 418 g CO2 eq / kWh. L’éolien en mer fait donc partie des infrastructures énergétiques les moins émettrices. Mais qu’en est-il de son impact sur l’environnement ?

Dans l’état, les premiers parcs éoliens en développement sur les côtes françaises sont fixés à même les fonds marins grâce à une immense fondation en acier et/ou béton. Ces éoliennes dites posées nécessitent une logistique assez importante. Tout d’abord, les fondations des éoliennes de 6 à 8 mètres de diamètres, voire davantage et d’une structure capable d’atteindre des fonds marins situés de 25 à 50 m de profondeur sont transportées grâce à un navire spécialisé, et assemblées sur la zone définie. En parallèle, tout un système est créé afin de raccorder les éoliennes au continent via des câbles inter-éolienne sous la surface de l’eau qui vont d’abord rejoindre une station marine (un transformateur électrique) avant de rejoindre le continent. Pour les câbles sous-marins, un enrochement, un matelas de béton ou un sillon taillé à même la roche des fonds marins permettent de les protéger efficacement.

À chaque nouveau parc, une étude environnementale est obligatoire afin de mesurer les dégâts et les perturbations des travaux, mais aussi des infrastructures mises en place sur les écosystèmes. Pour le parc construit à Saint-Nazaire, une étude d’impact du parc éolien et de son raccordement au réseau électrique a été réalisée en 2015 avant le début des travaux en 2019.

Sur le continent, le projet a été globalement néfaste pour la faune et la flore locale. La construction d’un réseau de câbles souterrains et du poste de raccordement entraîne la destruction, certes localisée, mais inéluctable de l’habitat de nombreuses espèces d’animaux, d’insectes et de végétaux.

En mer, le résultat est quelque peu différent. Lors de l’ensemble des travaux, animaux, insectes et flores côtiers ont été perturbés quoiqu’il arrive par les allées et venues des navires de construction et des ouvriers, par le forages, les vibrations et les éléments sonores, entraînant la fuite des êtres vivants et la destruction de certains habitats dans les zones concernées. Les études de terrains sur d’autres projets du même type ont montré qu’un retour des espèces marines (crustacés, poissons, mammifères…) est attendu entre 3 à 5 ans après les travaux sur les zones concernées. Il est possible au contraire qu’un « effet récif » naisse de l’ajout de ces nouvelles infrastructure. Les fondations des éoliennes pourraient devenir des espaces de peuplement importants pour les écosystèmes, à l’image des épaves de navires dans les océans.

Il reste cependant encore une part d’ombre sur la repercussion de ces parcs éoliens sur les oiseaux, notamment sur leur parcours de migration. Les espèces d’oiseaux réagissent différemment à la présence d’éolienne et il est probable que certains connaissent la mort lors de leur passage aux alentours des turbines. Même si de nombreux citoyens s’inquiètent des conséquences environnementales de ces gigantesques parcs sur les écosystèmes, les craintes principales des citoyens et professionnels sont avant tout d’ordre économique et social. Le déploiement de l’éolien offshore est pour beaucoup trop brusque et soudain.

Citoyens et professionnels des littoraux : une vague de contestation contre les projets marins

À Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), le nouveau parc éolien en développement attise les tensions dans la région. Ce parc capable de déployer une puissance de 496 MW grâce à 62 éoliennes réparties sur 75 km2 ne verra le jour qu’en 2023, mais depuis le début des travaux, ce sont les potentiels emplois supprimés qui occupe la plupart des discussions comme le souligne une étude des chercheuses Charlène Kermagoret  et Katia Frangoudes sur le ressentit des populations locales à l’issue des débats publics, obligatoires lors du développement d’infrastructures d’énergie maritime renouvelable (EMR).

Les critiques portent principalement sur le coût de développement de tels programmes pour une efficacité qu’ils considèrent contestable. Les éoliennes en mer seraient par nature inefficaces, car non fiables technologiquement et intermittentes. Mais au-delà des faiblesses techniques, c’est la gestion du territoire qui est source de tension. Dans la majorité des projets annoncés en France, les éoliennes les plus lointaines ne sont situées qu’à 20km des côtes.

Bien trop proche pour les pêcheurs, navires marchands, surfeurs, touristes, habitants, qui se partagent ces espaces maritimes. Ils craignent que le parc éolien vienne perturber leurs activités, qu’il existe des conflits d’usage. En réponse, de nombreux mouvements de contestation anti-éoliens, sur terre comme en mer, se développent dès qu’un nouveau projet pointe le bout de son nez. Pour le parc de Saint-Nazaire, deux recours ont déjà été déposés par des collectifs de citoyens pour des raisons environnementales et économiques. Mais dans les deux cas, les recours ont été déboutés par le Conseil d’État.

Un nouveau paysage auquel s’habituer

Afin de résoudre les potentiels conflits d’usage, et éviter une perte de confiance des citoyens dans l’éolien, l’idée d’autoriser la construction des parcs éoliens à un minimum de 40 km des côtes, proposée par le parti Les Républicains, a été débattue au Sénat fin de l’année 2022 dans le cadre de l’examen du projet d’accélération des énergies renouvelables. Elle sera vite écartée, les sénateurs considérant que ces amendements seraient trop restrictifs, logistiquement et économiquement, pour cette nouvelle filière d’éolien en mer. Cette limite des 40 km empêcherait la construction de nouvelles infrastructures sur la plupart des fronts de mer français, en Méditerranée ou dans la mer du Nord, et ce même pour les éoliennes flottantes.

Alors que reste-t-il à faire ?

La technologie toujours en développement pourrait résoudre une bonne partie des conflits d’usage, du moins sur la côte atlantique, et pourrait réduire quelque peu l’empreinte environnementale des infrastructures sur les fonds marins, tout en facilitant le processus de démantèlement des éoliennes en fin de vie. Mais sans incitation à aller les placer plus loin, les éoliennes continueront d’être construites proche des côtes. Pour les autres fronts de mer, il ne reste que la sensibilisation et les débats publics afin de faire accepter ou non, ces nouvelles technologies. Mais le récent projet d’accélération des énergies renouvelables, qui sera définitivement validé le 10 janvier 2023, risque bien d’exacerber les tensions dans les zones concernées par les programmes de parcs marins.

Le projet compte faciliter le développement de l’éolien en mer en réduisant la force des outils de démocratie participative, notamment l’article 12 qui permet de mutualiser les débats publics à l’échelle d’une façade maritime (Atlantique, Mer du Nord, Méditerranée). La stratégie est claire pour le gouvernement actuel, de gré ou de force, il souhaite atteindre que l’éolien offshore se développe afin d’atteindre ses objectifs d’une puissance d’éolien en mer de 40 GW d’ici 2050.

Documentation Base Carbone. Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie (ADEME)

Études préalables aux autorisations—Études environnementales—Parc éolien en mer à Saint-Nazaire—Grands projets—Actions de l’État—Les services de l’État en Loire-Atlantique.

Kermagoret, C., & Frangoudes, K. (2021). La croissance bleue à l’épreuve des contestations citoyennes : Analyse des processus de démocratie participative à partir de quatre cas d’étude bretons (France). Revue internationale de psychosociologie et de gestion des comportements organisationnels, XXVII(69), 91‑111.

Travaux en mer | Parc éolien en mer de Saint-Nazaire.

Image par Erich Westendarp de Pixabay

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