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Faudra-t-il devenir « éco-furieux » ?

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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Face à l’inaction, à l’absence de mobilisation concrète pour la transition écologique, la colère et la frustration montent. Deviendra-t-on, comme le suggère Frédéric Lordon, éco-furieux ?

Éco-anxieux (adj) : désigne l’état d’une personne inquiète, angoissée, préoccupée par les conséquences de la crise écologique, du réchauffement climatique, de la crise de la biodiversité. Ce mot a fait son entrée dans le débat public ces dernières années, à la faveur d’une prise de conscience de plus en plus forte, notamment chez les jeunes, de la gravité de l’urgence écologique. Dans les médias, les think tanks, et même dans la littérature scientifique, on parle de plus en plus de ces personnes qui sont, à raison, très inquiètes des conséquences écologiques et sociales liées à la crise environnementale.

L’éco-anxiété, qu’on appelle parfois la solastalgie est un vrai phénomène de société : selon un sondage Ipsos-Qare publié en septembre 2022, près de 70% des Français se disent éco-anxieux. Et les chiffres montent chez les jeunes. Alors forcément, on en parle : on se demande « s’il faut s’en inquiéter ? » ou « comment vivre mieux avec l’éco-anxiété ? ». D’autres s’interrogent « comment soigner ce mal planétaire ? » ou s’inquiètent de savoir si « les jeunes pourront surmonter » cette peur. On aurait presque l’impression que l’éco-anxiété est encore une de ces tendances vaseuses des mouvances de développement personnel.

Pourtant, l’éco-anxiété est bien plus que ce que son nom laisse paraître, bien plus qu’une vague angoisse, qu’une préoccupation avec laquelle on pourrait vivre mieux. C’est une peur viscérale face à la destruction organisée de nos conditions de vie sur Terre et face à l’incapacité de nos sociétés à se transformer pour y faire face. Et comme le dit si bien l’adage, bien souvent, la peur mène à la colère.

La colère face à l’absurdité de la crise écologique

Lorsque l’on tente de regarder au-delà du signifié, on voit que l’éco-anxiété porte déjà en elle cette colère. Selon la Fondation Jean Jaurès, qui a publié une étude approfondie sur la notion d’éco-anxiété, de nombreux Français ressentent avant tout de la colère face aux crises environnementales. Dans le panel de citoyens interrogés par la fondation, c’est la colère qui est citée en premier, devant la peur et l’angoisse, lorsqu’on les interroge sur les émotions qu’ils ressentent face au réchauffement climatique. Colère face aux décideurs politiques et économiques, colère face à l’inaction, colère face à l’injustice que constitue le fardeau de la crise environnementale…

Cette colère s’explique facilement : année après année, les conséquences du réchauffement climatique et de la crise écologique globale s’intensifient. On voit les incendies, ça et là, parfois très loin de chez nous, parfois à nos portes. Les tempêtes, les inondations. Les drames humains. Et malgré ça ? Le monde continue de tourner, comme il a toujours tourné, c’est-à-dire pas très rond. On climatise des stades, mais on plante des arbres. On continue à maintenir sous perfusion des modes de production et des modèles économiques voués à disparaître, sous le prétexte absurde qu’ils huilent les rouages de nos conventions économiques. Il ne faudrait pas faire fuir les actionnaires.

La seule certitude qui reste à ceux qui s’intéressent un tout petit peu aux enjeux écologiques, c’est que l’on va dans le mur, et qu’il y a peu de raisons d’espérer. D’ailleurs, beaucoup de ceux que l’on interrogent sur leur rapport à la crise écologique parlent de frustration, de désespoir ,d’incapacité à se projeter.

La sensation de l’injustice

Cette frustration est d’autant plus forte que ce système qui ne semble pas vouloir bouger d’un pouce multiplie en permanence les injonctions contradictoires. C’est la fin de l’abondance, mais le record des super-profits. Il faut faire des efforts, des sacrifices, se mobiliser pour la sobriété, mais rien ne doit entraver la croissance des marchés.

Les citoyens ont l’impression (à juste titre) qu’on leur fait porter seuls la responsabilité du changement de paradigme : c’est à eux de consommer mieux, de lutter contre la surconsommation (à défaut de s’attaquer à la surproduction), de se sensibiliser et de sensibiliser autour d’eux. Hyper-responsabilisés, beaucoup évoquent un sentiment de culpabilité : ne plus prendre l’avion, ne plus manger de viande, ne plus prendre sa voiture. Pendant ce temps, le ciel reste noirci des rejets des jets privés, la nature viciée par les pesticides, et les océans dévastés par les projets délirants des multinationales et des milliardaires.

Toujours pas de taxe carbone, toujours pas de justice climatique. À la colère, au désespoir, s’ajoute donc le sentiment d’injustice.

D’éco-anxieux à éco-furieux

Comme trop souvent lorsque l’on parle de la transition écologique, on a voulu faire de l’éco-anxiété un problème social, individuel, voire sanitaire, alors que c’est un problème profondément politique. L’éco-anxiété n’est en effet que le symptôme du profond décalage qui existe entre les aspirations légitimes des citoyens en matière de préservation de leur environnement et les politiques mises en place par les décideurs politiques et économiques.

Ce décalage, beaucoup ont tenté de le réduire par les voies normales de l’action citoyenne : être un consommateur responsable, sensibiliser autour de soi, se mobiliser dans son entreprise, aller voter, participer aux débats citoyens, signer des pétitions, manifester, marcher pour le climat, pour les animaux, contre les pesticides. Mais, force est de constater que jamais ces voies n’ont permis de faire bouger les choses. Plus l’on s’engage, plus l’on a l’impression que le système économique et politique instrumentalise les enjeux écologiques pour maintenir le statu quo.

On pourrait alors feindre de s’étonner que les actions se « radicalisent » et on pourrait même se demander si l’activisme environnemental ne va pas un peu trop loin. Fallait-il détruire des oeuvres d’art, bloquer des routes, perturber des évènements politiques ou économiques ? Peut-être pas, mais qu’attendre d’autres de ceux que l’on a laissé pendant des décennies dos au mur ? Ce chemin, qui commence par la sensibilisation, se poursuit dans l’engagement, et se termine dans le désespoir et la colère, c’est celui que suivent ceux qui, d’éco-anxieux, deviennent éco-furieux.

L’écologie devra-t-elle passer par la désobéissance civile ?

Militants, et citoyens ont de plus en plus nombreux désormais à laisser éclater cette colère, et un peu partout les actes de désobéissance civile se multiplient : décrochage de portraits, golfs ou aéroports bloqués, infrastructures dégradées. Les ZAD, les mouvements de protestation, les éco-sabotages du quotidien s’intensifient. Récemment, des scientifiques justifiaient même dans la très sérieuse revue Nature Climate Change, le recours à la désobéissance civile.

À force, de nombreux citoyens finissent donc par se demander s’ils devront vraiment tous devenir éco-furieux pour qu’enfin les choses bougent. L’écologie devra-t-elle forcément passer par la désobéissance civile ? C’est la question qu’on peut lire en filigrane dans les discours de ces étudiants, de plus en plus nombreux, qui se mettent en rupture, bifurquent, et expriment de plus en plus clairement leur colère. C’est aussi ce que traduit la multiplication des luttes : contre les méga-bassines ici, contre les grands projets industriels là.

Comme la lutte pour les droits humains dans certains pays, la lutte pour la préservation des conditions écologiques viables pour l’humanité ressemble de plus en plus à une révolte. Ici comme ailleurs, on a de plus en plus de mal à justifier le statu-quo, l’inaction, la paralysie du système. Si l’on veut éviter que cette révolte tourne à l’affrontement, il va falloir agir très vite, et très fort.

Un appel à changer nos formes de gouvernance

Le monde politique et économique devrait entendre cet appel au changement. Il faudrait se poser la question : pourquoi et comment notre système politique, économique et social a pu être si paralysé que certains ne voient plus d’autre manières d’agir que l’illégalité, que la lutte ? Et que faire pour éviter que la colère ne se transforme en haine, et que l’écologie ne devienne définitivement une guerre ?

Mais pour l’heure, la société politique et économique reste sourde aux appels de la société civile. Ou plutôt, si elle tend l’oreille, c’est pour mieux détourner le regard. La Convention Citoyenne sur le Climat, par exemple, aurait pu être l’occasion de nous interroger à la fois sur nos formes de gouvernance et sur la teneur de nos politiques en matière de transition écologique. L’initiative aurait dû être salutaire et poser la première pierre d’un changement global, d’autant plus que les Français dans leur majorité soutenaient les travaux de la Convention. À la place, les propositions de la Convention ont été plus ou moins ignorées, enterrées, vidées de leur substance. On a donc donné la parole pour mieux la reprendre. Quelle meilleure manière d’attiser encore la colère et le ressentiment ? Encore et toujours, les aspirations légitimes des citoyens en matière écologique sont noyées dans les considérations technocratiques et l’aveuglement de ceux qui veulent à tout prix préserver ce système destructeur.

Autant que l’atmosphère, les esprits continuent donc de s’échauffer, inexorablement, sans que, semble-t-il, rien ne soit réellement mis en oeuvre pour éviter l’implosion. À notre échelle, on ne peut donc qu’observer les formes plurielles du désespoir : éco-anxieux, éco-furieux, éco-activistes… Et plus le temps passe, plus on finit par se demander s’il n’est pas temps de choisir un camp. Et d’être nous aussi éco-furieux.

Photo de Gayatri Malhotra sur Unsplash

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