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Écologie en entreprise : compenser, c’est tricher

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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Derrière ce titre un brin provocateur se cache une triste réalité : trop d’entreprises se contentent de penser leur politique écologique à travers la compensation. Et cela est très préjudiciable pour la transition écologique, la vraie.

Depuis quelques années, les entreprises sont de plus en plus sous pression pour adopter une stratégie de transition écologique. On demande aux organisations privées de prendre en compte la crise écologique globale, le réchauffement climatique et la dégradation de la biodiversité, et d’adapter leurs activités pour accompagner un changement de modèle.

Pour ce faire, il existe une multitude de leviers : réduction des impacts, transformation des business models, économie circulaire, sobriété… Mais un de ces leviers a particulièrement le vent en poupe : celui de la compensation. L’idée est simple : lorsqu’une entreprise cause des dégâts à l’environnement, elle peut les compenser, par une action positive équivalente. L’exemple le plus classique, c’est la compensation carbone : on émet du CO2, mais on plante des arbres, qui en absorbent pour compenser.

C’est ce mécanisme qui est aujourd’hui au coeur de nombreuses politiques environnementales en entreprise (et pas que). Et c’est un vrai problème, car la compensation devrait n’être qu’un dernier recours. Il est temps de le dire : compenser est une mauvaise manière d’aborder le problème environnemental, une stratégie contreproductive même.

Transition écologique : compenser, ça ne compense pas

D’abord, il faut rappeler que le concept même de compensation écologique est très imparfait. L’idée de compensation est défendue par ceux qui ont une vision comptable de la réalité des écosystèmes. Dans cette logique, un plus vaudrait un moins, comme dans un bilan financier. Mais la réalité environnementale est bien plus complexe.

Dans les faits, un arbre planté ici ou là ne compense pas des émissions carbone engendrées par l’usage des énergies fossiles, par exemple. Les temporalités ne sont pas les mêmes, le carbone absorbé ne l’est pas au même rythme que le carbone émis. Sur le plan écologique, un dégât causé par une action humaine n’est jamais parfaitement compensé par une action positive. Comment compenser la destruction d’un écosystème, la perte d’une espèce vivante, la pollution et ses conséquences sur la santé ? Dans les faits, c’est quasiment impossible. Sur le plan scientifique, factuel, la compensation écologique est toujours imparfaite, partielle. Bref, dire que l’on compense, c’est un abus de langage, un peu comme lorsque l’on prétend « compenser » un préjudice moral ou physique par une indemnité monétaire.

La compensation : utile mais loin d’être miraculeuse

Malgré tout, la compensation a un rôle à jouer dans la transition écologique. Par définition, l’activité humaine transforme les écosystèmes, et pour limiter les conséquences négatives de ces transformation, il faudra bien, à un moment ou un autre, mettre en place des mesures de compensation. Développer les zones forestières, créer des espaces de vie pour la biodiversité dans les zones urbaines, dépolluer les sols, les eaux, restaurer les écosystèmes, absorber le CO2 excédentaire, par exemple.

Dans le dernier volet du rapport du GIEC sur l’atténuation du réchauffement climatique, l’organisme rappelle d’ailleurs que pour éviter un emballement climatique, et face à des émissions qui n’ont pas baissé depuis des décennies, la compensation carbone (naturelle ou artificielle) devra certainement être massivement développée. Aussi imparfaite qu’elle soit, la compensation devra donc faire partie intégrante de la transition climatique. Et cela vaut pour les autres grandes questions écologiques : crise de la biodiversité, pollutions diverses, destruction des écosystèmes. Certains dégâts écologiques étant inévitables, il faudra bien que l’on fasse en sorte de les réparer, de les compenser, pour préserver les conditions d’un écosystème viable pour la vie humaine.

Le problème, c’est que la compensation prend aujourd’hui une place beaucoup trop importante dans la stratégie environnementale de nombreux acteurs socio-économiques. C’est même devenu le réflexe de base de l’action environnementale. On émet du CO2, on compense. Et par miracle, on devient alors « neutre en carbone », « green » ou « climate friendly ». Alors qu’en fait… non.

Éviter – réduire – compenser, dans cet ordre

Les experts en politiques environnementales ont depuis longtemps défini la séquence qui doit guider la stratégie environnementale des entreprises notamment. Cette séquence, dite E-R-C, pour ÉVITER – RÉDUIRE – COMPENSER, est supposée servir de guide méthodologique à ceux qui souhaitent contribuer à la transition écologique. Et si ces trois mots sont placés dans cet ordre, ce n’est pas pour rien. La compensation arrive en dernier parce que c’est là, par nature, qu’elle prend tout son sens. On ne doit compenser que ce qu’il est impossible d’éviter, ou de réduire. La compensation est le dernier recours pour les dommages incompressibles, inévitables.

Or quand on regarde la politique environnementale de la plupart des acteurs pratiquant la compensation écologique, on se rend compte que cette dernière a en fait le rôle de palliatif simple, que l’on applique par défaut quand on ne sait pas quoi faire d’autres. Puisque désormais, il faut bien communiquer pour dire que l’on s’engage pour la transition écologique, alors la compensation permet, à moindre coût, de donner l’illusion d’une action écolo. Sur le sujet climatique, c’est même devenu une mode : tout le monde est neutre en carbone désormais, du bidon de lessive aux aéroports, au point que l’on en vient à se demander d’où viennent les 60 milliards de tonnes de CO2 qui s’ajoutent chaque année dans l’atmosphère et aggravent la crise climatique.

Compenser l’impensé d’une vraie transition écologique

Tout se passe comme si, à défaut de penser, on compensait. Car pour Éviter et Réduire, il faudrait évidemment penser. Penser autrement son modèle d’affaire, penser autrement ses stratégies de conception produit, penser autrement sa place dans le système économique global. Et ça, c’est complexe. Plus complexe en tout cas que de payer une entreprise pour planter quelque part quelques chênes ou quelques palétuviers.

La vraie transition écologique implique de réduire vraiment et à la source les dégâts que l’on cause à la nature, de repenser notre rapport avec elle et avec le vivant, de transformer en profondeur nos modèles économiques et sociaux pour les inscrire dans une relation plus harmonieuse avec nos écosystèmes. Pour les entreprises, le défi est immense, bien évidemment. Il s’agit de changer profondément de logiques, notamment à propos des rendements et des retours sur investissement financiers, qui ne pourront plus rester pour toujours déconnectés des réalités environnementales, ou sociales d’ailleurs.

On comprend donc aisément qu’aujourd’hui, il soit plus simple de détourner le regard, et de préférer à défaut la compensation pour ne pas se sentir impuissant. Mais tôt ou tard, et plutôt tôt que trop tard, de préférence, il faudra sortir de cet impensé, et se mettre au travail.

La compensation nous détourne des vrais enjeux

En attendant, la compensation nous détourne justement d’actions qui pourraient être mises en oeuvre dès aujourd’hui pour agir sur l’évitement et la réduction de nos impacts. Tout le temps, l’argent et l’énergie qui sont mis aujourd’hui par les entreprises dans la compensation écologique ne sont pas investis dans des politiques visant à éviter et réduire. Or, c’est bien cela qu’il s’agit de faire aujourd’hui en urgence. C’est ce que les scientifiques travaillant sur les politiques climatiques nomment la « dissuasion de l’atténuation » : on est dissuadés de réduire vraiment nos émissions et d’atténuer le problème, puisqu’on dispose d’un autre moyen d’action, moins invasif : la compensation.

La situation est même pire que cela : la compensation, par sa rhétorique, relativise l’urgence d’agir sur nos impacts à la source. Pourquoi une entreprise qui clame partout qu’elle est « neutre en carbone » prendrait-elle le temps de réduire ses émissions de CO2 ? Après tout, se dire neutre en carbone créé une sorte de totem d’immunité : si je suis déjà neutre, pas besoin d’en faire plus. Le discours optimiste et auto-satisfait qui entoure les stratégies de compensation nous anesthésie, nous fait oublier la hiérarchie des problèmes environnementaux. Une équipe de chercheurs du Centre Environnemental de Lancaster a d’ailleurs voulu quantifier à quel point cette « dissuasion de l’atténuation » pourrait retarder la transition climatique, par exemple. Selon leurs conclusions, le retard engendré dans les politiques climatiques par l’existence de la compensation pourrait nous amener à jusqu’à +1.4 degrés de réchauffement climatique par rapport aux projections les plus ambitieuses.

Pour éviter cela, les efforts en matière de RSE devraient aujourd’hui se concentrer sur autre chose que des projets de compensation qui sont par définition accessoires à la transition écologique. Il faudrait mettre l’accent sur chaque petit investissement, qu’il soit structurel, organisationnel ou technologique, permettant de réduire nos impacts environnementaux, et qui serait un vrai pas dans la transition écologique.

D’autant que ces pas suivent une dynamique incrémentale : le retour sur investissement écologique ne fera que se renforcer dans le temps, au fur et à mesure des nouveaux investissements et des synergies qui seront trouvées dans l’avenir. Il faudra des années pour faire émerger des modèles économiques centrés sur la sobriété, ou des processus de production plus écologiques. Commencer dès aujourd’hui permettra d’avoir un impact à court terme, mais surtout un impact décuplé à long terme. De toute façon, ne pas investir aujourd’hui, c’est prendre encore un retard que l’on ne peut plus se permettre de prendre.

Remettre la compensation à sa juste place

Il ne s’agit donc pas de dénigrer entièrement la compensation écologique, ni de dire qu’elle n’a pas sa place dans les politiques environnementales. Il s’agit simplement de la remettre à sa juste place, c’est-à-dire comme dernier recours. Car aujourd’hui, à l’évidence, la compensation est surexploitée, au point qu’elle ressemble de plus en plus à une manière de tricher sur ses engagements, d’avoir l’air d’en faire sans en faire.

À ce sujet, il est d’ailleurs bon de rappeler que lorsque le GIEC dit lui-même que la compensation sera nécessaire, il s’agit là d’un constat d’échec. Ce que dit le GIEC, en réalité, c’est que la compensation est devenue nécessaire par notre manque d’action pour limiter nos émissions à la source ces dernières décennies. C’est donc justement parce que nous avons déjà perdu trop de temps à ne pas agir sur le fond, que nous en sommes réduits à devoir investir pour absorber le carbone.

C’est cet écueil que les entreprises doivent éviter aujourd’hui. Il n’est plus possible pour une entreprise engagée dans une démarche sincère de transition écologique de continuer à investir dans la compensation, de la mettre en avant, d’en faire sa communication, sans investir avant toutes choses dans une vraie stratégie environnementale, fondée sur la transformation des modèles d’affaires et la sobriété. Il n’est plus possible de voir des entreprises se gargariser de leur prétendue neutralité, sans avoir mis en place un modèle d’affaire compatible avec les limites planétaires.

Il y a peut-être des acteurs qui font d’ores et déjà bien ce travail, et pour qui la compensation n’est effectivement que le dernier recours après avoir vraiment changé leur modèle. Mais ils doivent être bien peu nombreux, aux vues de l’engouement suscité par la compensation en général, et le peu de progrès faits par le secteurs économique dans la transition écologique. Pour la grande majorité, il va falloir arrêter de se cacher derrière la compensation pour ne pas avoir à agir vraiment. Et vite.

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