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Écologie : faut-il vraiment écouter les innovateurs ?

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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Les innovateurs nous sauveront-ils de la crise écologique ? C’est en tout cas ce qu’ils prétendent. Et il est peut-être temps de déconstruire ce discours.

« Heureusement, c’est possible. Et c’est aussi rentable.«  Voilà un dicton que l’on entend de plus en plus quand il s’agit de parler des solutions à la crise écologique globale. Produire de l’énergie sans émettre de CO2 ? C’est possible, et c’est aussi rentable. Produire plus, toujours plus, en limitant la destruction du vivant ? C’est possible, et aussi rentable. Développer des technologies numériques toujours plus avancées sans épuiser les ressources mondiales ? C’est possible, et c’est aussi rentable.

Ainsi psalmodient en choeur les tenants du solutionnisme technologique, qui prêchent l’arrivée prochaine d’une innovation ou d’une autre, capable de sauver l’Humanité : hydrogène vert, fusion nucléaire, batteries new gen et d’autres encore. Et ce chant liturgique transpire partout : dans France 2030, c’est bien le modèle de la start-up innovante qu’on met en exergue, à grands coups de subvention publique. Dans les média, ce sont les space cow-boys, de Jeff Bezos à Elon Musk à qui l’on donne la parole, eux qui repoussent la prochaine frontière humaine, l’espace, pour aller y trouver la solution technique à la crise écologique. Dans les conférences et le milieu entrepreneurial, on prône l’innovation, la créativité bien connue du secteur privé, comme moyen de surmonter les défis de notre époque.

À n’en pas douter, les innovateurs sont sur le devant de la scène. Mais à quoi servent-ils vraiment ? Leurs « solutions » en sont-elles ? Et ne faut-il pas s’interroger sur la place qu’on leur donne dans l’espace public ? Prenons le temps d’analyser un peu.

L’innovation comme réponse aux défis écologiques ?

Au coeur de ce débat, il y a en fait une question centrale : quel rôle peut jouer l’innovation dans la résolution de nos défis écologiques ? Et c’est une question à laquelle il est bien difficile de répondre. Notamment car le concept d’innovation est vaste et peut renvoyer à une multitude de choses, des nouvelles générations de panneaux solaires à la dernière application de réalité virtuelle, en passant par les dispositifs low-tech. De ce fait, les contributions respectives de ces diverses innovations à la transition écologique ne sont évidemment jamais les mêmes. D’autre part, on ne sait pas exactement ce que l’avenir produira en termes d’innovation : réussira-t-on à inventer de nouvelles formes d’énergie ? Peut-être, mais rien ne le dit avec certitude.

Alors, prenons un peu de recul sur l’histoire : on ne peut que constater que l’innovation technique peut être utile du point de vue écologique. Dans le passé, ce sont bien des innovateurs qui ont permis de développer les énergies bas carbone (énergies renouvelables, nucléaire). Ce sont eux qui ont permis de développer la voiture électrique, ou qui inventent des matériaux ou des techniques d’isolation plus performantes pour les bâtiments. C’est l’innovation qui permet d’améliorer le rendement énergétique des moteurs, et de réduire leurs émissions. Bref, le facteur innovation a permis de faire avancer certains domaines, et même de retarder les prédictions pessimistes de travaux comme le Rapport Meadows.

Aujourd’hui encore, un certain nombre des voies envisagées pour faire la transition écologique requièrent des innovations : des technologies pour gérer l’intermittence des énergies renouvelables, des progrès dans la gestion des recharges des voitures électriques, des nouvelles technologies de chauffage, d’isolation, voire de nouvelles formes d’énergie.

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L’innovation verte et ses impacts écologiques

Pourtant, il serait faux de dire que ces innovations, que l’on qualifie volontiers de « vertes », seraient des solutions miracles du point de vue environnemental. En effet, les innovations technologiques s’accompagnent généralement d’impacts environnementaux significatifs. Les énergies renouvelables nécessitent matériaux, ressources fossiles et elles ont une empreinte au sol importante. La voiture électrique, avec ses batteries, accroît la pression sur certains métaux et minerais. Un vecteur énergétique comme l’hydrogène n’est pas vraiment écologique non plus : sa production demande des quantités considérables d’énergie, son rendement est faible, et son empreinte carbone plutôt élevée. Pour des raisons liées à la physique, l’innovation n’est jamais complètement écologique, propre, verte.

Or, les discours pro-innovation ont bien souvent tendance à occulter cette réalité. De la bouche des promoteurs de l’hydrogène ne sort ainsi qu’un camaïeu irisé de teintes vertes. On nous parle d’hydrolyse de l’eau, d’énergies renouvelables, de piles à combustible zéro émission, sans jamais évoquer ni le rendement, ni les coûts environnementaux du cycle de vie. Quand on parle « innovation de rupture », on laisse presque toujours de côté l’extractivisme forcené qu’implique la généralisation de technologies nouvelles, ainsi que les problématiques du recyclage ou des déchets. Et si par hasard on en parlait, ce serait pour dire « la solution viendra quand la technologie sera mûre ».

Le problème, c’est que ces impacts environnementaux liés aux innovations ne sont pas vraiment des petits détails que l’on pourrait se permettre de cacher sous le tapis de l’avenir, en mode « on verra bien ». Ce sont des problèmes qu’il faut aussi gérer en urgence. Prenons, encore, l’exemple de l’énergie. L’électrification, les énergies bas carbone et l’hydrogène « vert » sont sans doute promis à un avenir radieux dans la décarbonation de nos systèmes économiques et donc dans la lutte contre le réchauffement climatique. Mais d’après ce que l’on peut constater aujourd’hui, ces innovations bas carbone augmentent déjà la pression sur les ressources, la biodiversité, l’état des sols, ou des eaux. Or, la crise écologique est systémique, et on ne peut pas aujourd’hui se satisfaire de résoudre un problème (les émissions de CO2) en en aggravant un autre (la crise de la biodiversité). Et cet aspect là est absent du discours pro-innovation.

Innovation, effet rebond

Surtout, l’innovation technologique peut, si elle est mal gérée, aggraver la crise écologique. Une énergie bas carbone, c’est bien. Mais si cette énergie bas carbone s’insère dans un système où elle est utilisée de manière irréfléchie, elle peut produire des effets inverses à ceux recherchés. Notre énergie bas carbone émettra peut-être moins de CO2, mais si cela nous incite à en utiliser plus, alors le gain écologique sera nul. C’est ce que l’on appelle l’effet rebond.

On en trouve un bon exemple dans la 5G. La technologie, supposée être plus efficiente sur le plan énergétique que ses précédentes versions, risque pourtant de faire augmenter l’impact environnemental du numérique. En effet, le passage à la 5G va accélérer le renouvellement du parc de mobiles, et probablement créer plus d’opportunités d’augmenter notre consommation de données numériques, donc de stockage, de streaming, et autres. Pour un bilan environnemental sans doute pire qu’avec la technologie actuelle. Et ce, alors que la 5G a pourtant le potentiel de servir des usages utiles du point de vue écologique : smart grids et smart city par exemple.

En gros, l’innovation, même quand elle est supposée servir une cause écologique, n’est jamais toute verte, et tout dépend de ses impacts cachés, mais aussi des potentiels effets rebond qu’elle peut engendrer.

Innovation versus sobriété écologique

Cela signifie qu’innover ne suffit pas. Il faut aussi penser l’usage, et faire en sorte que l’innovation serve l’intérêt général et un but écologique, pas seulement le maintien sous perfusion d’un système économique destructeur. L’innovation doit s’accompagner d’un paradigme de sobriété, qui nous permette de sortir des logiques de croissance infinie des productions et des pressions environnementales.

Or, dans les faits, le discours des innovateurs va rarement dans ce sens. Bien souvent, les discours pro-innovation servent au contraire d’écran de fumée pour éviter d’avoir à penser la sobriété. C’est désormais même devenu l’alibi favori de ceux qui souhaitent à tout prix éviter la remise en cause du système économique actuel : pourquoi penser d’autres modes de vie et de consommation, puisque l’innovation va tout résoudre ?

En un sens, l’innovation devient une sorte d’horizon salutaire indépassable qui occulte tout le reste. On s’en sert pour remettre en cause les projections de la science écologique : oui les projections du GIEC sont inquiétantes, mais c’est sans compter sur la capacité d’innovation humaine, qui trouvera bien une manière de capter ce CO2 ou de nous adapter. On s’en sert pour déconstruire par avance les récits alternatifs : nul besoin de remettre en cause le capitalisme et ses capacités de destruction, car c’est grâce à ce capitalisme que l’innovation parviendra à nous sauver. Et pour prouver cette hypothèse, on projette le passé dans l’avenir : après tout, la créativité humaine a toujours trouvé une solution, elle en trouvera bien encore, à condition bien-sûr qu’on ne la limite pas avec des démarches de sobriété et des régulations protectrices.

La religion de l’innovation face aux raisons de la science

Paradoxalement pour ce qui devrait en principe se reposer sur les principes de la science, le discours pro-innovation finit même par prendre une teinte religieuse, et cela se sent jusque dans son vocabulaire. Désormais, on doit « croire » en l’innovation, on doit croire en la capacité de l’Humanité à trouver des solutions. On doit, comme Emmanuel Macron, faire fièrement le « pari », presque pascalien, de l’innovation de rupture. Il faut avoir « foi » dans le génie humain : « Heureusement c’est possible. » Et celui qui n’aurait pas la foi se verrait immédiatement excommunié, relégué au statut d’Amish ou d’horrible décroissant, accusé de détester l’Humanité.

Sauf que face à cette religion de l’innovation, il y a les raisons de la science. Et les preuves qui s’accumulent. D’abord sur l’évidence de l’urgence écologique. Les données montrent de façon criante que l’on n’a plus vraiment le temps d’attendre l’arrivée d’une innovation providentielle. Il faudrait que les émissions de CO2 diminuent de plus de 5% par an dès aujourd’hui et sur les 30 prochaines années, et jusque-là, l’innovation ne nous a pas permis mieux que de les voir stagner, et encore, seulement temporairement. Le découplage, l’autre Messie des innovateurs, n’arrive pas, ou pas assez vite. Et quand on le mesure, en cherchant bien, c’est presque toujours car les impacts ont été délocalisés. Tous les rapport d’experts disent qu’il faudra un changement dans nos modes de vie et plus de sobriété, et ce, même si l’innovation trouve des solutions.

Mais surtout, l’innovation mainstream, sorte d’enfant prodige du capitalisme dérégulé, est bien souvent enfermée dans les mêmes logiques économiques et financières que son géniteur. Elle doit rapporter : « Heureusement, c’est rentable. » L’innovation qui perce dans ce système est donc généralement celle qui permet de soutenir la croissance des ventes, donc des productions. Et c’est là que l’effet rebond a toutes les chances de faire son oeuvre. Nulle part la transition vers des technologies vertes n’a permis de faire baisser les émissions de gaz à effet de serre en valeur absolue. Jamais la dégradation des terres sauvages n’a reculé, ni l’extinction de la biodiversité ralenti. Les publications scientifiques ont beau mettre en garde sans cesse contre les dangers de la prolongation de ce statu quo d’une économie prédatrice, rien n’entame la ferveur de ceux qui croient en l’innovation.

Déconstruire les discours sur l’innovation pour la mettre au service de la transition

Sans remettre en cause tout ce qu’il peut y avoir de bon, de positif, d’utile dans l’innovation, il faut bien prendre conscience que ce mot est devenu aujourd’hui un leitmotiv, le mot-clef d’une sorte de méthode Couet pour optimistes forcenés refusant de voir les limites planétaires. C’est désormais un mot fourre-tout, servant surtout à empêcher toute réflexion sérieuse concernant les structures de notre modèle économique. Et c’est pourtant justement là que l’innovation trouverait toute sa place dans la transition écologique : si elle servait à inventer un modèle différent.

Aujourd’hui, l’innovation doit être mise au service de la sobriété, d’une économie reconnectée au vivant et aux besoins des gens, plutôt qu’au service de la croissance pour elle-même, n’alimentant que la hausse perpétuelle des profits. Cette innovation doit sortir des logiques de marché, et il faut que les acteurs ayant à coeur l’intérêt général se la réapproprient. Elle doit servir des critères avant tout écologiques et sociaux. Elle doit servir à faciliter la transition vers des modes de vie plus sobres, et pas chercher à tout prix à préserver des usages écocides, dont même la pertinence sociale et économique est plus que discutable.

Ce n’est malheureusement pas le projet des grands innovateurs cathodiques, qui continuent de présenter l’innovation comme une solution miracle pour ne rien faire d’autre. Malgré le décalage de leurs discours avec la science écologique, ils sont omniprésents dans les média, les conférences, et même dans la gestion publique. Alors, de la même manière que l’on déconstruit les discours climato-sceptiques, il va peut-être falloir songer à déconstruire ceux des innovateurs, ceux qui « croient » au lieu de se rendre à l’évidence.

Photo par Ying Ge sur Unsplash

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