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Les inégalités hommes-femmes dans les médias en 6 chiffres

Valentine Ambert - Rédactrice - Youmatter

Rédactrice pour Youmatter. Formée à Sciences Po Lyon, spécialisée sur les enjeux de développement en Afrique subsaharienne contemporaine et investie dans les secteurs de la RSE, du progrès social et de la transition écologique.

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Moins visibles que les hommes, mal représentées, les femmes subissent aussi les inégalités dans le journalisme et les médias. Décryptage.

Quelle place pour les femmes dans les médias d’information ? Un rapport très riche du Global Media Monitoring Project disponible ici va nous aider à mieux comprendre la problématique. Les auteurs ont examiné 30 172 nouvelles qui ont été publiées dans des journaux, diffusées à la radio et à la télévision et postées sur des sites web ou envoyées sous forme de tweets par des médias d’information.

Voici 6 chiffres extraits de l’étude que nous décryptons pour vous.

67 – C’est le nombre d’années nécessaires pour combler l’écart moyen entre les sexes dans les médias d’information traditionnels au rythme actuel

Toutes choses égales par ailleurs, le GMMP estime qu’il faudra encore au moins 67 ans pour combler l’écart moyen entre les sexes dans les médias d’information traditionnels.

Dans la presse, à la télévision ou encore à la radio à travers le monde, les femmes ne représentent que 25% des sujets et sources. Une progression d’un point par rapport à 2015, qui montre que les femmes restent largement sous-représentées dans les médias d’information.

Les femmes appartenant à des groupes minoritaires et historiquement marginalisés font d’autant plus face à des difficultés en termes de visibilité et de possibilités d’expression.

En Amérique latine par exemple, seules 3 % des personnes dans les nouvelles sont issues de groupes autochtones ou tribaux et sur ce pourcentage, seule une sur cinq est une femme. Néanmoins, dans le monde physique, selon les estimations, les peuples autochtones représentent au moins 8 % de la population de la région et au moins la moitié sont des femmes.

Manque de diversité dans les médias d’information : le risque d’une perte de confiance envers le journalisme

Ce manque de diversité de représentation et l’impossibilité pour de nombreux citoyens et de nombreuses citoyennes de venir s’exprimer publiquement à travers les médias d’information a entre autres pour risque de compromettre la valeur des nouvelles, la population ne se sentant pas bien représentée.

L’incapacité à représenter la diversité des personnes et des opinions présentes dans la société a non seulement des incidences sur le discours public et la prise de décisions, mais elle contribue également à éroder la confiance envers le journalisme d’information.

24 % – Sur la totalité des personnes s’exprimant à titre d’expert dans les nouvelles, presque un quart sont des femmes

Ce chiffre représente une forte augmentation par rapport aux 19% d’expertes il y a 5 ans. Les entreprises médiatiques s’efforcent donc de diversifier leur liste d’experts. Malgré ces progrès, comment expliquer que les trois quarts des experts invités soient des hommes ?

Le manque d’expertes dans les nouvelles

Il faut d’abord souligner que dans les faits, les femmes ont tendance à ne vouloir répondre que lorsqu’elles considèrent qu’elles sont parfaitement compétentes sur la question. Cela peut représenter une difficulté pour les journalistes qui ont plus de mal à trouver des expertes.

C’est ce que traduit Marlène Coulomb-Gully, professeure à l’université Toulouse 2 Jean Jaurès, spécialisée dans les questions liées aux genres, au numérique et aux médias, dans cet article paru sur France Culture en janvier 2022.  

Les journalistes ont un carnet d’adresses qu’ils peinent à renouveler, très souvent parce qu’ils travaillent dans l’urgence, et que les hommes sont de meilleurs clients que les femmes : ils répondent très vite. Les femmes sont parfois plus réticentes et souvent, on ne va pas les chercher.

Cette difficulté à trouver des expertes est d’autant plus pesante pour certains médias comme les chaînes d’information en continu, qui ont constamment besoin de renouveler les plateaux et ayant peu de temps en pratique pour rechercher le ou les experts appropriés pour une chronique. On a donc certainement un effet d’enchaînement, qui fait que lorsqu’une personne arrive à bien répondre sur un sujet qui n’est pas forcément son domaine de prédilection, elle va être invitée à nouveau. Et les personnes qui se sentent à l’aise et légitimes à parler de sujets divers, ce sont souvent des hommes.

30% – C’est la proportion de femmes s’exprimant dans les nouvelles sur la science et la santé

Un pourcentage élevé mais qui ne dit pas à quel titre elles s’expriment !

Avec la pandémie de Covid-19, une grande partie des nouvelles (17% plus précisément) concernaient la science et la santé en 2020 (contre seulement 10% en 2005 à titre de comparaison).

Pour autant, la hausse de la valeur médiatique de ce thème s’est accompagnée d’une baisse de la voix et de la visibilité des femmes dans les nouvelles, mais aussi d’une représentation déformée de la réalité en véhiculant des stéréotypes sexistes.

A quel titre les femmes s’expriment-elles dans les médias ? La question des stéréotypes sexistes

Les femmes sont moins visibles que les hommes dans les médias et lorsqu’elles le sont, c’est parfois pour véhiculer des stéréotypes.

« Dans l’ensemble, la présence des femmes en tant que sujets, sources et journalistes dans les reportages sur la Covid-19 est supérieure à celles des reportages qui ne traitent pas de la pandémie, mais la qualité du contenu sur le plan sexospécifique est moins bonne » souligne le rapport du GMMP.

En pratique, cela signifie que les femmes sont davantage susceptibles d’apparaître dans des reportages sur la pandémie qui traitent de problèmes sociaux et juridiques, et c’est dans les reportages sur la Covid-19 qui abordent également la politique ou le gouvernement que la probabilité d’entendre la voix d’une femme est la plus faible.

De manière générale, sur l’ensemble des sujets traités par les journaux, la radio et la télévision, les femmes apparaissent statistiquement plus souvent pour faire part de leur expérience personnelle, d’une opinion populaire, ou bien apparaissent en tant que témoin oculaire. Du côté des hommes, les principales fonctions sont celles de porte-parole, d’expert ou de sujet (la nouvelle porte sur cette personne ou sur quelque chose qu’elle a fait/dit).

Les femmes apparaissent donc davantage dans des rôles « ordinaires », où leurs qualifications ne sont pas mises en avant.

Une étude menée le sexisme dans la presse écrite en France par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a également souligné des conclusions intéressantes.

Lorsque les femmes sont les sujets principaux des articles (c’est-à-dire dans moins de 20% des cas), elles le sont le plus souvent dans les rubriques culture et sont actrices ou chanteuses. Elles sont mises en avant à travers leur fonction de rôle modèle, exacerbant ainsi les caractéristiques traditionnellement associées aux femmes. Le constat est similaire dans les photographies présentes dans les journaux :

« Les femmes représentées sont soit masquées, et donc anonymisées, soit elles correspondent aux stéréotypes de beauté actuels et sont minces, blanches, et, le plus souvent, blondes. Ce second constat est d’autant plus frappant dans la presse féminine, mais la quasi absence de diversité dans la représentation des femmes touche l’ensemble des titres étudiés. »

6 sur 100 – C’est le nombre de nouvelles concernant le harcèlement sexuel, le viol et l’agression sexuelle contre les femmes

Cette véritable « pandémie fantôme » de violence à l’égard des femmes et des filles fait rage dans le monde. L’organisation ONU Femmes relaye le chiffre de 137 femmes tuées par un membre de leur famille chaque jour dans le monde.

En parallèle, seules 6 nouvelles sur 100 concernent le harcèlement sexuel, le viol et l’agression sexuelle contre les femmes, ce qui a comme principal risque de normaliser la violence fondée sur le genre.

La représentation des femmes dans les médias : un reflet déformé de la réalité

Les médias se veulent être des « miroirs de la réalité ». Pourtant, l’égalité des sexes telle qu’elle est représentée dans les nouvelles est encore en retard par rapport à la situation dans le monde physique. Les contributions des femmes sont mieux reconnues et comprises dans le monde réel, mais on ne peut pas en dire autant dans les médias d’information.

Par exemple, 27 % des spécialistes de la santé sollicités dans les reportages sur le coronavirus sont des femmes. Or, le GMMP indique que ce chiffre est bien inférieur à la moyenne mondiale de 46% de femmes travaillant dans la santé.

On peut ainsi multiplier les paradoxes. Dans les reportages d’information, leur présence parmi les personnes sans emploi a augmenté d’environ huit points au cours des 25 dernières années. « En réalité, une modélisation de la Banque mondiale basée sur les statistiques de la main-d’oeuvre ventilées par sexe suggère que le taux de chômage a diminué de 0,4 point chez les hommes et de 0,5 point chez les femmes depuis l’an 2000 », poursuivent les auteurs.

3 % – C’est la part de femmes dans les nouvelles qui ont entre 65 et 79 ans

…Contre 15% des hommes du même âge. Cette discrimination fondée sur l’âge se nomme l’âgisme.

Une médiatisation différenciée des femmes selon leur âge

On touche une fois encore aux problématiques liées au sexisme dans les nouvelles, ainsi qu’à la représentativité de la population.

La catégorie d’âge la plus visible chez les femmes est celle des 35-49 ans, tandis qu’elle culmine entre 50 et 64 ans pour les hommes.

Les personnes les plus âgées sont celles qui attiraient le moins l’attention des médias en 2020 : seules 3 % d’entre elles avaient plus de 80 ans dans la presse écrite, et moins de 1 % dans les journaux télévisés. Les femmes de plus de 80 ans étaient encore moins visibles que les hommes de cette même tranche d’âge.

4 sur 10 – C’est le nombre de reportages présentés par des femmes dans les médias d’information traditionnels

Qui raconte l’actualité ? Les inégalités hommes-femmes se situent aussi au niveau de la production de l’information.

Actuellement, quatre reportages sur dix dans les médias d’information traditionnels sont présentés par des femmes. Après avoir stagné entre 2005 et 2015, cela constitue néanmoins une progression de trois points de pourcentage dans l’ensemble de la presse écrite, ainsi qu’à la radio et à la télévision.

Le sexe du journaliste influence-t-il le traitement de l’information ?

Les résultats du GMMP montrent qu’il existe des modes sexués de traitement de l’information. On peut notamment faire 2 constats :

-Les femmes reporters sont plus susceptibles que leurs homologues masculins de se tourner vers des sujets et des sources féminines. Actuellement, 31% des personnes dans les nouvelles traditionnelles couvertes par les femmes reporters sont des femmes, contrairement à 24% des sujets et des sources dans les nouvelles de reporters masculins.

-Sur la qualité des productions : « dans une perspective genre, la qualité des articles tend à être légèrement supérieure dans la production des femmes journalistes en termes de probabilité de remettre clairement en question les stéréotypes de genre, de soulever les questions d’(in)égalité des sexes et de faire référence à la législation ou à la politique qui encourage l’égalité des sexes, ou aux Droits humains. Même en tenant compte de la différence entre les genres, il est important de ne pas perdre de vue le déclin général ou la stagnation dans le temps de ces indicateurs dans la production de tous les journalistes, hommes et femmes confondus ». 

Egalité entre les sexes : le rôle crucial des médias

Les médias ont une responsabilité importante : l’image des femmes qu’ils véhiculent doit contribuer à lutter contre les stéréotypes sexistes, pas à les perpétuer voire les accentuer.
Entre sept à neuf nouvelles sur dix sur le harcèlement sexuel, le viol ou d’autres formes de violence fondée sur le genre et sur les inégalités spécifiques entre hommes et femmes renforcent les stéréotypes de genre ou ne font rien pour les remettre en cause, ce qui a des conséquences sur la normalisation et le maintien des injustices qui sont au cœur même de ces actualités.

Si les médias se veulent être le miroir de la société, alors ils doivent tendre vers une meilleure visibilité et représentativité des femmes, mais refuser de perpétuer des stéréotypes tels que ceux qui ne présentent les femmes qu’en tant que victimes ou femmes au foyer.
Voir aussi : Comment agir pour plus d’égalité hommes-femmes dans les médias ?

En coulisses, derrière la caméra, dans les salles de rédaction ou dans les studios d’enregistrement, les enjeux sont également majeurs. La production de l’info est marquée par un fort entre-soi masculin. Les femmes ont toujours du mal à crever le plafond de verre, et elles sont sous-représentées dans les postes de direction. Pour plus d’informations, voir : Femmes et médias dans le monde : les inégalités perdurent.

En entendant davantage de voix de femmes en tant qu’expertes et leaders dans les actualités, et en voyant leurs expériences placées au centre de l’attention de manière à s’opposer aux rôles de genre stéréotypés simplistes, les médias peuvent créer la représentation précise, inclusive et autonomisante dont nous avons besoin pour reconstruire le monde.

Phumzile Mlambo-Ngcuka,
Secrétaire général adjoint des Nations unies et Directeur exécutif d’ONU Femmes

Photo by Vanilla Bear Films on Unsplash

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