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Santé, écologie : faut-il vraiment interdire le glyphosate ?

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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Le glyphosate est-il dangereux ? Quelles sont les alternatives au glyphosate ? Et surtout, faut-il vraiment l’interdire ? On répond à toutes vos questions, science à l’appui. 

Une partie des informations de cet article sont issues de l’analyse publiée par Sylvestre Huet sur son blog sur lemonde.fr. Dernières mises à jour le 25 février 2020 suite à la publication d’une nouvelle étude.

Depuis plusieurs décennies, la firme Monsanto et son produit le glyphosate sont au coeur de nombreuses polémiques écologiques et sanitaires. Depuis plusieurs années, la polémique se cristallise autour de son interdiction. La plupart des militants écologistes et des consommateurs approuvent l’idée de l’interdire, mais les gouvernements, les agriculteurs et les pouvoirs publics repoussent l’échéance. Les débats, émaillés par les soupçons de fraude scientifique, de lobbying et de conflits d’intérêt n’en finissent plus.

Mais, faut-il vraiment interdire le glyphosate ? Faisons un point sur toutes les informations disponibles. D’abord, rappelons ce qu’est le glyphosate. Le glyphosate est un herbicide commercialisé par la société Monsanto. Il est utilisé pour se débarrasser des mauvaises herbes et est en particulier largement utilisé dans l’agriculture conventionnelle car il permet de désherber à moindre coût et avec relativement peu d’efforts des zones importantes de cultures. Toutefois, ce produit suscite des inquiétudes sanitaires et écologiques qui ont mené certains à demander son interdiction.

Interdire le glyphosate car il est cancérigène ?

enjeu santé entreprise alimentation

Le glyphosate est-il dangereux, est-il cancérigène : ce que dit la science

La principale inquiétude entourant le glyphosate, c’est son effet sur la santé humaine. En effet, il a été démontré à de multiples reprises que le glyphosate utilisé dans l’agriculture est « absorbé » par les organismes vivants, parmi lesquels les organismes humains. En résumé : on retrouve des traces de glyphosate dans les organismes des individus, dans les aliments ou encore dans des produits divers comme les tampons. Certes, ces traces sont minimes mais cela a suscité des craintes sur l’impact sanitaire du produit. Mais qu’en est-il réellement ? Le glyphosate est-il réellement dangereux ? Et s’il l’est, est-il si dangereux que ça ?

Plusieurs études ont été menées sur ce sujet, pour savoir si le glyphosate était toxique, s’il était cancérigène, s’il était un perturbateur endocrinien. Sur la toxicité aigüe, l’ensemble des études s’accordent à dire que le glyphosate n’est pas particulièrement toxique : sa dose létale médiane (DL50) se situe à environ 3250 mg/kg chez la chèvre. Par comparaison, la dose létale médiane du sel de table est de 3000 mg/kg chez l’Homme. Sur l’effet mutagène et perturbateur endocrinien, l’Institut National des Risques Sanitaires conclue que l’ensemble des études n’a pas pu à ce jour établir de risque réel (voir le rapport complet ici). Néanmoins, la recherche sur le sujet est parcellaire, et les données manquent pour écarter vraiment un risque.

Sur l’aspect « cancérigène » (c’est-à-dire sur la question de savoir si le glyphosate est susceptible de contribuer à provoquer ou à favoriser l’apparition de cancers), plusieurs études ont été menées avec des résultats contrastés. Parmi ces études, une a classé le glyphosate comme cancérigène probable : il s’agit de l’étude du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) affilié à l’Organisation mondiale de la santé, basée sur une étude produite par The Lancet (voir l’étude ici). D’un autre côté, la plupart des études scientifiques menées sur le glyphosate ont conclu à l’absence de risque significatif vis-à-vis des cancers, comme le prouve la synthèse publiée par l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA), à consulter ici ou le rapport publié par l’ANSES ici. L’OMS et la FAO, dans une longue analyse, ont également jugé « peu probable que le glyphosate puisse peser un risque cancérigène à l’homme à travers l’alimentation ». En résumé, le consensus scientifique est plutôt qu’il n’y avait pas de preuves suffisantes pour établir un lien entre l’exposition alimentaire au glyphosate et l’apparition de cancers. Une étude de très grande ampleur menée en 2018 sur près de 55 000 agriculteurs (la majorité utilisant du glyphosate) a d’ailleurs encore une fois conclu à l’absence de corrélation significative entre l’exposition directe au glyphosate et l’apparition de cancers. En revanche, plusieurs études (par exemple ici) ont conclu à un risque pour les agriculteurs régulièrement exposés au glyphosate, notamment pour un type particulier de cancers : les cancers de type lymphome non hodgkinien. Le risque est particulièrement significatif lorsque le produit est appliqué sans respecter les consignes de protection.

Toutefois, certaines études ayant déclaré le glyphosate sans risque ont été marquées par des polémiques de conflits d’intérêt et de lobbying impliquant Monsanto (qui produit le glyphosate). Certaines de ces études étaient indirectement financées par Monsanto, d’autres ont pu être constituées en partie d’analyses co-écrites par des employés Monsanto (voir à ce sujet l’enquête du Monde sur les Monsanto Papers). Ce n’est bien sûr pas le cas de la majorité des études sur le sujet, et en réalité, ces pratiques sont plutôt courantes dans le monde de la recherche scientifique (c’est souvent le producteur d’un produit qui finance les recherches sur ce produit, les monographies reprennent souvent les données synthétisées par les industriels), mais cela a contribué à faire planer le doute sur les résultats de toutes les études concluant à la faible nocivité du glyphosate (même celles qui n’ont eu aucun lien avec Monsanto). En 2020, un chercheur américain a également ré-analysé certaines études utilisées dans le cadre des synthèses de l’ANSES et de l’EFSA et concluait que les données scientifiques actuelles montrent que le glyphosate augmente effectivement les risques de cancers chez les animaux de laboratoire.

En résumé : si la plupart des agences de santé dans le monde indiquent plutôt l’absence de lien significatif entre glyphosate et cancers aux taux d’exposition habituels (notamment par l’alimentation), il existe tout de même des indices qui laissent penser que le glyphosate pourrait, à certaines doses et dans certaines conditions d’exposition, augmenter le risque de certains types de cancers. Rien de comparable avec des produits comme le tabac ou avec des phénomènes comme le surpoids, mais le glyphosate pourrait augmenter le risque de certains cancers. Le principe de précaution voudrait donc, au moins par hypothèse, que l’on considère ce produit comme cancérigène probable, comme le fait le CIRC.

Mais alors, qu’est-ce que cela signifie si le glyphosate est cancérigène probable ? Cela signifie que, selon le CIRC, il existe pour le glyphosate des « indices concordants de sa cancérogénicité pour l’homme et des preuves suffisantes de cancérogénicité expérimentale chez les animaux ». Cela ne veut donc pas dire qu’être exposé au glyphosate entraîne forcément le cancer, mais qu’il existe des indices qui font penser qu’il puisse être à l’origine d’une augmentation des risques de cancer.

Faut-il interdire un produit probablement cancérigène ?

Puisqu’on peut considérer le glyphosate comme probablement cancérigène, alors ne faudrait-il pas (logiquement) l’interdire ? Pas forcément, ou du moins, ce n’est pas forcément si simple. Il n’est en effet pas évident que tout produit présentant un risque sanitaire doive-t-être interdit.

La liste 2A du CIRC dans laquelle est inscrite le glyphosate contient ainsi de nombreux autres produits présentant un risque cancérigène (voir les différentes listes des classifications CIRC ici). Les nitrites par exemple, que l’on trouve en quantités dans la charcuterie consommée par les français quotidiennement, sont classées sur la même liste et considérés comme probablement cancérigène. La consommation de viande rouge est également classée, de la même façon que le glyphosate, comme « probablement cancérigène ». Les acrylamides (les substances dégagées par les aliments comme les frites quand on les fait cuire à plus de 120 degrés) sont également classées « probablement cancérigène », ainsi que les boissons chaudes ingérées à plus de 65 degrés. Faut-il interdire tous ces produits ? La réponse semble évidemment complexe.

Pour y répondre, il faut mener une analyse bénéfice risque : le produit présente-t-il un risque suffisant pour justifier son interdiction par rapport à son utilité pour la société ? Dans certains cas, l’interdiction paraît justifiée. C’est le cas de l’amiante : un risque cancérigène avéré, pour une utilité faible, puisqu’il existe des alternatives, justifient une interdiction.

Mais généralement, lorsqu’un produit est considérée comme probablement cancérigène, il est plutôt « réglementé », sans être forcément interdit. Par exemple, on dit aujourd’hui qu’il faut modérer sa consommation de viande rouge, ou éviter de cuire les aliments à trop haute température, mais on interdit pas pour autant ces pratiques. Le risque causé ne justifie pas à lui seul une interdiction, interdiction qui poserait de nombreux problèmes (sociaux, économiques, juridiques et même éthiques).

Le tabac ou les particules fines, qui sont pourtant classées dans la liste 1 du CIRC (la liste des cancérigènes avérés) ne sont pas non plus interdits. Il est certes très conseillé d’éviter d’y être exposé, mais ce n’est pas pour autant interdit. Le tabac est même en vente libre pour toute personne majeure à moins de 10 euros le paquet, alors même que son utilité sociale est discutable.

Alors, pour le glyphosate, le risque sanitaire est-il de nature à justifier à lui seul une interdiction pure et simple ? La question est complexe : le risque semble faible (notamment aux doses d’exposition constatées chez les humains sont généralement de l’ordre de 500 fois inférieures à la dose sanitaire admise) mais pas inexistant ; mais en même temps, le produit est utile, puisqu’il est l’herbicide le plus utilisé au monde. Question d’autant plus complexe que le risque sanitaire n’est pas le seul facteur à prendre en compte : il y a aussi le risque écologique.

Interdire le glyphosate car il pollue et n’est pas écologique ?

agriculture conventionnelle ou agro-ecologieL’impact du glyphosate sur l’environnement

Sur le plan écologique, il y a moins d’ambiguité que sur la question sanitaire. Généralement, on admet que le glyphosate n’est pas « écologique ». On sait qu’il contamine les milieux (le sol, l’eau et l’air), c’est à dire qu’on retrouve des traces de glyphosate dans les sols, les eaux et l’air. En soi, ces traces ne sont pas alarmantes, mais on ne connait pas bien les effets du glyphosate sur le monde vivant. S’il est « probablement cancérigène » sur l’homme, il est possible qu’il ait à haute dose des conséquences plus importantes sur des espèces plus petites comme les insectes, les rongeurs, les oiseaux, les batraciens… ou les bactéries. Et comme le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé dans le monde, les quantités présentes dans le milieu pourraient à terme devenir problématiques.

L’autre problème écologique, c’est que le glyphosate est souvent utilisé dans des cultures OGM. Le principe est simple : la culture OGM est conçue pour résister au glyphosate, ce qui permet de désherber facilement sans mettre en danger la culture. Le problème, c’est que ces pratiques agricoles ont tendance à contribuer à la sélection de « mauvaises herbes » résistantes. Il faut alors de plus en plus d’herbicide pour s’en débarrasser, et il est même possible à terme qu’elles deviennent invasives. Cela a deux conséquences principales : d’abord, avec ce modèle, il faudra utiliser de plus en plus d’herbicide (qui va se concentrer dans le milieu) et en plus, cela pose problème du point de vue de la biodiversité des espèces.

Et puis, il y a aussi le fait que le glyphosate est utilisé dans le cadre de l’agriculture intensive. Or, en agriculture intensive, la vie organique des sols diminue, les sols « meurent ». Bien sûr, cela n’est pas imputable seulement et directement au glyphosate. Ce sont les modes de cultures utilisés (mécanisation, travail intensif du sol, monocultures…) qui provoquent la dégradation de la vie organique des sols. Mais cela fait émerger un autre problème ; dans un sol sans vie organique, le glyphosate s’accumule et n’est plus dégradé. On ne connait pas les conséquences de cette accumulation, mais il est possible qu’à terme cela ait des conséquences écologiques, sur la capacité du sol à se renouveler notamment.

D’ailleurs, sur la question de l’écologie, Monsanto a été condamné par les tribunaux français pour publicité mensongère après avoir affirmé que son produit était écologique…

Faut-il interdire un herbicide non-écologique ?

On peut donc légitimement se poser la question suivante : dans la mesure où il fait peser certains risques (faibles) sur la santé, mais aussi des risques plus avérés sur les écosystèmes, ne faudrait-il pas réguler l’utilisation de cet herbicide, ou peut-être même tout simplement l’interdire ?

Là encore, les choses sont complexes : s’il fallait interdire tout ce qui fait peser un risque sur la santé ou sur l’environnement, on devrait aussi interdire  de nombreux produits que l’on utilise au quotidien. La voiture à essence ou la voiture diesel par exemple, font peser un risque beaucoup plus fort sur l’environnement via leur effet sur le réchauffement climatique ou la pollution de l’air que le glyphosate. On aurait donc beaucoup plus de raisons de vouloir interdire la voiture que le glyphosate d’un point de vue écologique ou sanitaire. Si la voiture n’est pas interdite, c’est bien parce qu’elle est aujourd’hui indispensable pour de nombreux citoyens. On régule donc son usage, on encourage la transition vers des modèles plus écologiques, plutôt que d’interdire.

Et le problème est le même pour le glyphosate : peut-on raisonnablement s’en passer ? Pour la voiture, on comprend très bien pourquoi on ne peut pas l’interdire immédiatement : si on interdisait du jour au lendemain l’usage des voitures, plus personne ne pourrait travailler, on ne pourrait plus rien transporter et la société ne pourrait tout simplement plus fonctionner.

Pour le glyphosate, il est vrai que nous n’utilisons pas tous les jours du glyphosate comme nous utilisons notre voiture. Mais en réalité, même si nous ne nous en rendons pas compte, la majorité des agriculteurs dans le monde utilisent cet herbicide régulièrement. Et ils en ont besoin, car sans désherbage il est très compliqué de produire de la nourriture dans les quantités nécessaires pour nourrir l’ensemble de la population. Si on ne désherbe pas, les « mauvaises herbes » (qu’on appelle les adventices dans le monde agricole) empêchent les cultures comestibles de se développer et cela fait énormément baisser les rendements. Les mauvaises herbes sont d’ailleurs responsables des plus grosses pertes de rendement sur les grandes cultures comme le blé, l’orge ou le maïs. Le désherbage est donc nécessaire, et c’est pourquoi certains considèrent qu’il est difficile d’interdire le glyphosate qui est le principal outil de désherbage actuellement. Mais dans les faits, ne pourrait-on pas s’en passer en utilisant une alternative, en désherbant autrement ?

Les alternatives au glyphosate pour l’agriculture

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Remplacer le glyphosate par d’autres herbicides

Pour désherber sans glyphosate, on pourrait par exemple décider de remplacer le glyphosate par d’autres herbicides moins nocifs. Le problème, c’est que si l’on en croit les études scientifiques, les autres herbicides présents sur le marché ne sont pas tellement meilleurs que le glyphosate. La plupart des autres molécules de synthèse disponibles sur le marché seraient en effet plus toxiques que le glyphosate, ou plus volatiles, ou moins dégradables. C’est le cas par exemple de l’atrazine, principale herbicide alternatif au glyphosate, dont la nocivité est reconnue de façon beaucoup plus large que celle du glyphosate.

Depuis quelques années, il existe des herbicides qui se présentent comme « bio », à base notamment d’acide pélargonique (ou acide nonanoïque, un acide que l’on trouve dans le géranium). Ces nouveaux produits ont suscité des espoirs, mais leur efficacité sur le desherbage à grande échelle est faible : la molécule ne s’attaque pas aux racines des plantes et ne désherbe donc pas efficacement. Ils peuvent donc être utiles dans le cadre du jardinage amateur, mais leur utilisation est impossible dans le cadre d’une exploitation agricole. (voir à ce sujet l’article de Ouest-France : Méfiez-vous des désherbants dits « naturels »). Même les nouvelles molécules de synthèse mises au point sont soumises à caution : par exemple, l’hydrazide maléique, une nouvelle molécule présente dans certains désherbants dits « naturels » fait peser des risques, au point que son usage pour les jardiniers amateurs n’a au départ pas été autorisé par l’AFSA.

En résumé : si l’on interdit le glyphosate, les agriculteurs auront le choix entre des herbicides de synthèse encore plus nocifs… ou des désherbants « naturels » trop peu efficaces, et pas toujours plus « sains » ou « écologiques ».

Désherber sans herbicide : c’est possible… mais complexe

Peut-être faut-il alors tout simplement songer à désherber sans herbicide. Oui, c’est possible ! Cela fait très longtemps que l’on sait comment prévenir (au moins en partie) la propagation des mauvaises herbes sans utiliser d’agents chimiques. On peut par exemple utiliser le désherbage manuel ou mécanique, qui évite le recours aux intrants chimiques. La rotation des cultures est aussi est connue pour être une manière relativement efficace de limiter la propagation des mauvaises herbes en imposant aux espèces invasives des changements fréquents de milieux. L’INRA (Institut National de Recherche Agronomique) a d’ailleurs publié un rapport détaillé (disponible ici) à ce sujet à l’issue de 15 ans d’études in situ.

Le problème, c’est que chacune de ces solutions est difficile à appliquer dans le contexte agricole actuel. Si les agriculteurs français devaient se mettre au désherbage manuel pour ne plus utiliser de glyphosate, il faudrait former des dizaines de milliers de personnes à des travaux agricoles, souvent pénibles. Sans parler du coût que cela engendrerait pour les exploitants qui ont déjà du mal à être rentables. Le désherbage mécanique n’est pas possible sur tous les types de cultures et il n’est pas forcément adapté si l’on veut préserver la qualité organique des sols. Certains préconisent le passage au désherbage à la charrue, comme cela se fait dans certains vignobles en biodynamie. Mais cette solution n’est pas applicable sur tous les types de cultures, si tant est qu’elle soit viable à grande échelle, car de nombreuses questions se posent : combien de chevaux faudrait-il pour généraliser la pratique ? Quel impact sur la vie des sols ? Quel impact environnemental global ? Quant à la rotation des cultures, autre méthode envisageable, elle n’est réaliste que si l’on prend au préalable le temps de changer l’ensemble du modèle agricole de l’exploitation. Tout cela ne peut pas se faire d’un coup.

Interdire le glyphosate ou faire une vraie révolution agricole ?

agro-ecologie-permacultureLa question de l’interdiction du glyphosate est donc plus complexe que ce que laissent souvent croire les principaux discours médiatiques sur le sujet. Interdire le glyphosate pour les jardiniers amateurs ou pour les collectivités (qui ne sont pas profondément dépendantes de ce produit) : cela peut se justifier, compte tenu d’un risque sanitaire possible et d’un risque écologique avéré.

En revanche interdire le glyphosate aujourd’hui pour le monde agricole reviendrait à mettre beaucoup d’agriculteurs dans une impasse alors que les risques sont pour l’instant encore discutés. Le glyphosate est aujourd’hui utilisé sur près de 70% des terres arables françaises et dans près de 85% des exploitations des grandes cultures. Si la France l’interdit, les agriculteurs qui dépendent aujourd’hui de ce produit ne pourront que choisir des désherbants plus risqués, ou choisir de perdre de l’argent et des rendements dont ils ont (financièrement) besoin.

De façon plus paradoxale encore, certains agriculteurs qui pratiquent aujourd’hui une agriculture raisonnée et fondée sur des techniques agro-écologiques (c’est le cas de ceux qui utilisent le non-labour) ont besoin du glyphosate (en petites quantités). L’interdire reviendrait à mettre fin à ces pratiques d’agriculture écologique que pourtant beaucoup réclament. Pour plus de détails sur ce sujet, un article récent publié dans Sciences et Avenir détaillait les revendications des agriculteurs et des pratiquants de l’agro-écologie au sujet de l’interdiction du glyphosate (pour plus d’informations, voir la définition de l’agro-écologie)

Pour que l’interdiction du glyphosate serve les intérêts sanitaires et écologiques de la collectivité, elle doit intervenir après une profonde révolution du modèle agricole. Il faut d’abord éventuellement réglementer pour limiter son usage lorsqu’il est abusif. Mais surtout, il faut investir pour permettre aux exploitants de faire la transition vers des pratiques agricoles différentes, incluant la rotation des cultures et d’autres formes de désherbage plus diversifiées. Il faut investir pour créer des emplois agricoles ou pour développer des technologies agricoles permettant un désherbage plus simple sans recours aux intrants chimiques. Il faut aussi faire en sorte de sortir d’une agriculture trop conventionnelle, trop intensive, trop fondée sur la monoculture. Et cela ne se fera pas en un jour, ni sans transformer profondément la filière agricole (de la production en passant par la distribution et même les prix).

Autrement dit, avant de songer à interdire le glyphosate, il faudrait songer à refonder notre modèle d’agriculture sur d’autres bases que celles qui ont rendu son usage nécessaire. Il faudrait donc sortir de l’agriculture intensive et industrielle, et faire émerger des pratiques agricoles plus écologiques. Ces pratiques seront probablement moins productives, et il faudra donc aussi transformer la chaîne de distribution agricole, et les modes de consommation.

Il est là le challenge pour l’agriculture. Le glyphosate n’est en réalité qu’un symptôme d’un problème plus profond : celui de nos pratiques agricoles en général et même de nos consommations alimentaires. Résoudre ce problème, c’est résoudre la question du glyphosate et avec elle bien d’autres questions : celles de la qualité des sols, de l’usage des pesticides, de l’emploi agricole, de l’adaptation au réchauffement climatique, de la diversité alimentaire… Et paradoxalement, interdire le glyphosate sans réfléchir en amont à ces enjeux pourrait bien retarder et rendre plus difficile cette transition si nécessaire.

Sources :

Crédits image : herbicide sur Shutterstock

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