Trouble-mental

Les troubles psychiques au travail : un sujet tabou

Emma Henrich - Rédactrice experte RSE et droit de l'environnement

Emma est experte RSE, spécialisée sur les sujets juridiques et le droit de l'environnement.

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Bipolarité, schizophrénie, troubles obsessionnels compulsifs, troubles anxieux, dépression… D’après l’OMS, une personne sur quatre sera atteinte d’un trouble mental à un moment de son existence. Mais les français sont mal informés sur les maladies mentales : d’après un sondage IPSOS, 71% disent ne pas reconnaître les symptômes des troubles mentaux. Dans les entreprises, la stigmatisation des pathologies psychiatriques reste monnaie courante, au détriment du bon fonctionnement de l’entreprise et surtout de l’état de santé des malades. Retour sur le tabou du handicap psychique au travail.

La stigmatisation des troubles mentaux en entreprise 

Les préjugés ont la dent dure. Surtout en ce qui concerne les pathologies mentales. Les personnes dépressives sont perçues comme paresseuses, les schizophrènes comme des dangers pour leur entourage, les bipolaires comme des pervers manipulateurs, les personnes atteintes de TOC (troubles obsessionnels compulsifs) comme des maniaques de la propreté ou du rangement…

Comme les malades mentaux ont longtemps été enfermés dans les hôpitaux psychiatriques, les maladies assimilées à la folie font peur. En effet, elles sont rattachées dans l’imaginaire collectif à des faits divers sordides : accès de violences, crises d’hystérie ou encore histoires de meurtres et d’agressions. Ces histoires viennent abreuver un climat de suspicion à l’égard de ceux qui souffrent d’un handicap psychique. Or, en pratique, ces manifestations extrêmes sont rares. D’autant qu’elles ne touchent pas nécessairement des personnes ayant fait l’objet d’un diagnostic pour trouble mental.

Cependant, 84% des français continuent de penser que les malades mentaux sont de manière générale exclus de la société et 61% qu’ils sont un danger potentiel pour les autres. Dans les entreprises, ces préjugés aboutissent à une reconnaissance difficile du handicap mental, alors ce problème est reconnu légalement depuis une quinzaine d’années.

Pourquoi les entreprises ont-elles tellement de mal à reconnaître les troubles mentaux ?  

Le handicap mental est reconnu en droit français depuis la loi du 11 février 2005 pour pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées qui a définie le handicap comme : « toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant ».

Si le texte vise le handicap de manière générale, il a toutefois affirmé le principe de non-discrimination au travail en raison du handicap mental et renforcé le dispositif de sanctions mis en place en 1987 pour favoriser l’accès à l’emploi des travailleurs handicapés.

Pour autant, dès lors qu’il s’agit de maladie mentale en entreprise, le malaise est palpable. Les raisons de ce tabou sont multiples.

D’après le Professeur Jean-François Amadieu, directeur de l’Observatoire des discriminations, la première raison de ce manque de reconnaissance vient du fait que le handicap psychique est un sujet qui n’est pas abordé par les ressources humaines. Les managers et les dirigeants d’entreprise ne sont donc pas sensibilisés à la question, ce qui explique le peu de campagnes d’information destinées à sensibiliser les collaborateurs et le grand public.

La deuxième raison est que pour agir, il faut pouvoir identifier le trouble. Or il n’existe pas d’échelle de mesures des pathologies mentales. Dans ce contexte, les personnes atteintes de troubles mentaux constituent donc le plus souvent une minorité invisible.

Cette minorité tend en outre à rester invisible car le handicap mental est victime de sa mauvaise image. Cette mauvaise image est d’ailleurs la troisième raison de la faible prise en compte de cette problématique dans le monde professionnel. Les difficultés à résister au stress, les normes alimentaires, le look, ou encore la vulnérabilité : ces aspects sont attachés à la personnalité. Et l’existence de certains traits de personnalités qui sortent de la norme font que le malade est avant tout perçu comme faible ou peu courageux par ses collègues, ce qui contribue à l’isoler.

Cependant, le manque de reconnaissance du handicap psychique au travail a des répercutions délétères tant pour le malade que pour l’entreprise.

Libérer la parole pour diminuer la souffrance des malades…

Compte-tenu de l’affirmation de responsabilité sociale de l’entreprise et de la place des organisations en tant qu’acteur des changements sociaux, ces dernières se doivent de prendre en compte le handicap psychique. A fortiori car certaines pathologies sont en nette augmentation – notamment la dépression, la prévalence de la maladie est passée de 8 à 10% parmi la population ces vingt dernières années – et ne peuvent donc être considérées de façon subalterne.

Pour les personnes victimes de troubles mentaux, la difficulté d’en parler au travail est souvent un facteur aggravant les troubles et induit isolement, difficultés à communiquer, perte d’intérêt dans le travail, apathie ou encore troubles de la concentration. Les effets sont multiples et peuvent aller de la simple détresse aux agissements suicidaires.

Il est d’autant plus nécessaire de briser le tabou sur ces questions que, d’après une étude menée par la Fondation Pierre Deniker, près d’un salarié sur cinq présente une détresse qui peut s’orienter vers un trouble psychiatrique. En parler permet alors de banaliser ces pathologies plus fréquentes qu’il n’y paraît, ce qui facilite l’accès aux soins… Et l’acceptation du trouble par le patient.

…Et limiter les coûts du handicap mental pour l’entreprise !

En plus des effets néfastes de la non-reconnaissance des troubles mentaux au travail pour le malade, les maladies mentales ont un coût notable pour les entreprises.

L’enjeu économique de la mauvaise gestion de la santé mentale au travail est considérable : les pathologies mentales seraient la première cause d’invalidité et le second motif des arrêts de travail en France d’après la Sécurité Sociale. Selon la Cour des comptes, les montants directs et indirects liés aux pathologies psychiatriques coûteraient près de 107 milliards d’euros par an.

Dans les entreprises, les coûts induits par les problèmes psychiques relèvent essentiellement de deux phénomènes distincts. Ils résultent d’une part de l’absence plus fréquente des individus malades (arrêts maladies) mais aussi, d’autre part, de l’absence de production lorsqu’ils sont présents. C’est ce qu’on appelle « le présentéisme absent ».

Mais estimer les pertes réelles induites par le handicap mental est plus que difficile pour les entreprises. Pour les aider, l’OMS a développé un outil d’évaluation: le World Health Organization Health and Work Performance. Ce questionnaire permet aux entreprises qui se sentent concernées par des pertes de productivité liées aux maladies mentales d’en estimer les coûts. Le but de cet outil est de les aider à établir un état des lieux, pour mettre en place des plans d’actions et de prévention et au final d’améliorer la santé au travail.

Il est donc nécessaire de prendre au sérieux les risques liés à la détresse psychologique et aux troubles mentaux dans les entreprises. A ce titre, les services des ressources humaines sont les mieux placés pour initier une meilleure gestion du capital santé des membres de l’organisation. En effet, s’ils ont des objectifs opérationnels et économiques à atteindre, les RH ont aussi vocation à assurer la cohésion des équipes, la gestion du stress du travail et bien évidemment celle de la santé au travail. Véritable enjeu de santé publique, les troubles psychiques méritent de gagner en visibilité, ce qui améliorera tant le quotidien des malades que des structures qui les emploient. 

Crédit image : Anxiété, sur Shutterstock.

 

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