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Le quiet quitting, c’est la société qui reprend ses droits sur l’économie

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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Qu’est-ce que le quiet quitting ? Comment analyser cette pseudo-tendance qui agite le petit monde médiatique et économique ? Et si le quiet quitting, c’était tout simplement la société qui reprend ses droits sur le travail et l’économie ?

Depuis quelques semaines, tout le monde parle du « quiet quitting », ou démission silencieuse. À l’origine, le concept émerge, comme souvent, des réseaux sociaux, TikTok pour être précis. On y trouve des vidéos de salariés qui font le minimum syndical au travail. Ne pas arriver en avance, ne pas partir après l’heure. Partisans du moindre effort diront certains.

La tendance fait beaucoup de bruit en ligne, et en particulier dans les médias. Elle est un peu sur toutes les lèvres, et certains disent qu’elle « affole » le monde économique. Indice d’un manque de motivation des salariés, signe annonciateur d’une baisse de la productivité, le quiet quitting est la nouvelle inquiétude du moment.

Alors on s’est interrogés. Que lire dans ce mouvement de démission silencieuse ? Faut-il y voir l’émergence d’une forme de fainéantise généralisée ? Ou est-ce plus profond que ça ?

Le quiet quitting : c’est quoi ?

Si l’on en croit ceux qui tentent d’analyser ce concept, le quiet quitting, ou démission silencieuse, renvoie d’abord à cette tendance qui consiste à ne faire au travail que ce qui est strictement demandé dans sa fiche de poste. Pas d’heures supplémentaires, pas ou peu de prises d’initiatives. Juste ce qui est écrit dans le contrat de travail. Alors bien-évidemment, dans un monde du travail où il faut sans cesse être « force de proposition », se dépasser, être plus productif, cela dénote un peu. Et analystes, managers et médias spécialisés s’en donnent à coeur joie pour dénoncer, décortiquer et analyser cette tendance.

Au premier abord, on pourrait d’ailleurs s’étonner qu’une idée si triviale fasse autant de bruit. Après tout, si on évacue le mysticisme que procure l’anglicisme, le quiet quitting ne désigne rien de plus que le fait de faire son job. Ni plus, ni moins, c’en est même l’essence. Rien de révolutionnaire là dedans : le travail est régi par des droits, un code, qui implique de définir des tâches à effectuer, contre un salaire. Rien là dedans n’évoque l’idée de faire plus que demandé, plus que ce pour quoi on est payés. Le terme en lui-même ressemble même à un contre-sens : on parle de démission alors que justement, ce n’en est pas une, puisqu’il s’agit précisément de travailler. Certes, pas plus que nécessaire, mais tout de même.

Interroge le manque de sens de nos pratiques économiques

Alors, pourquoi ce soudain intérêt pour le quiet quitting ? Que doit-on tirer du brouhaha qui monte autour de cette idée ? D’abord, on peut y lire l’évidente crise de sens qui frappe les salariés.

Le problème n’est pas nouveau d’ailleurs. Une grande partie des salariés se demandent pourquoi ils travaillent, quel est le sens de ce qu’ils font au quotidien. Quand le monde se trouve au carrefour de multiples crises écologiques, sociales, sanitaires et géopolitiques, on peut comprendre qu’un certain nombre de travailleurs s’interrogent sur le rôle qu’ils jouent dans la société. Et c’est particulièrement évident lorsque ces derniers travaillent pour des entreprises dont on ne sait parfois pas très bien en quoi ce qu’elles produisent a une quelconque utilité pour la société, qu’il s’agisse de produits nocifs pour la santé, de mauvaise qualité ou très polluants, ou de services plus ou moins abscons.

De nombreuses études démontrent ainsi que de plus en plus de salariés sont démotivés lorsqu’ils travaillent pour des entreprises polluantes, peu investies sur les questions écologiques et sociales, pour des employeurs pratiquant le greenwashing. D’autres études ont analysé la perte de sens vécue par ceux qui ne voient pas l’utilité de leur travail. On a parlé, tour à tour, de bore out, de bullshit jobs, de crise de sens. Après tout ça, il serait fort ironique que l’on s’émeuve que plus grand monde ne veuille « surperformer » en entreprise.

Cette crise de sens et de motivation est aussi liée à un sentiment de déclassement économique. Dans les économies dites « développées », les dernières décennies ont été marquées par un frein au développement du pouvoir d’achat. Les salaires, dans de nombreuses professions (y compris des professions essentielles comme l’enseignement, la santé, les services publics) stagnent depuis de nombreuses années.

Le quiet quitting illustre en quelque sorte la rupture du contrat social contemporain, ce contrat libéral qui dit qu’un travail doit épanouir, libérer (on sait où mène cette rhétorique), qu’il doit permettre de gagner sa vie, de se développer. La vérité, c’est que dans beaucoup de cas, le travail n’est ni épanouissant, ni libérateur, n’en déplaise aux recruteurs qui voudraient que l’on s’extasie de l’opportunité offerte, et qu’en plus, il est souvent mal rémunéré. Alors forcément, l’envie de faire plus s’érode.

Le quiet quitting déconstruit les mythes d’une société économisée

Mais si l’on creuse, le quiet quitting est aussi le signe d’une société qui s’émancipe un peu de la domination écrasante qu’exerce la sphère économique sur le reste du monde social. Il faut bien voir que, depuis la Révolution Industrielle, nos sociétés toutes entières se sont structurées autour de la prévalence de l’économie. Tout est devenu économique, commercial, business.

La politique, par exemple, est avant tout aujourd’hui une affaire de gestion économique, monétaire, financière. Beaucoup de partis et de gestionnaires politiques, plutôt que de proposer une vision de la société, se contentent d’en référer à de prétendues « réalités économiques » pour dire ce qui est ou n’est pas faisable, souhaitable. On ne décide plus, c’est la sphère économique qui décide, indirectement, car si l’on fait telle ou telle réforme, l’économie risque d’en pâtir, ou directement, grâce aux milliards que les acteurs économiques dépensent en lobbying.

La conséquence, bien-sûr, c’est que le reste de la société, lui aussi, se fait phagocyter par les considérations économiques. Il n’y a qu’à voir la place que prennent les informations économiques dans les grands médias. Ou encore la manière dont se structure notre rapport au travail. Le droit du travail précise que le salarié est « à la disposition » de son employeur, et l’entreprise l’a bien compris, en proposant depuis 40 ans un management invasif. Le salarié doit donner la priorité à son travail, c’est-à-dire à la production économique, souvent aux dépens de sa vie privée, de sa santé mentale, de ses relations sociales. Heures supplémentaires non payées, culture du présentéisme, management de la performance permanente sont devenus autant de caractéristiques de notre culture commune.

Ce sont ces caractéristiques culturelles que le quiet quitting remet en cause, à sa manière. Forcément, après la crise sanitaire, qui nous a permis d’entrevoir que la mise en pause de l’activité économique n’empêchait pas le monde de tourner, qu’un autre équilibre vie privée / vie professionnelle était possible, la société économisée a un drôle de goût. Un peu amer peut-être. Forcément, alors que l’on voit le monde biologique autour de nous s’effondrer, l’agitation effrénée du monde de l’entreprise, les gesticulations absurdes de la finance et les discours creux des penseurs de l’entreprise sonnent faux.

Chacun perçoit bien qu’il faut interroger cette primauté de l’économie, qu’il faut renoncer à ces logiques de surproduction, de surconsommation, de croissance permanente. Et ce constat ne peut qu’être renforcé par les injonctions qui s’imposent à nous autour de la sobriété, énergétique ou non, et de la « fin de l’abondance ». Pourquoi alors continuer à s’échiner au travail, à faire plus que ce à quoi nous oblige notre contrat de travail ? Pourquoi vouloir se consommer dans une course à la « création de valeur », quand on sait que cette valeur sera mal partagée en plus d’être déconnectée de nos besoins réels ?

Le quiet quitting, cette démission silencieuse, nous dit que nous avons le droit de donner la priorité à d’autres enjeux que la production économique. À nos vies de famille, nos relations sociales, à notre temps libre et à nos loisirs, à la culture, à l’art, au divertissement, à la vie politique et associative, ou même, oui, à la paresse. Pourquoi pas ?

La réaction conservatrice d’un monde économique à bout de souffle

En vérité, le quiet quitting n’est qu’un symptôme relativement banal d’une société qui ne croit plus dans les mythes économiques qu’elle s’était construits. On pourrait écrire longtemps sur cette crise de sens, sur la nécessité de faire émerger un nouveau modèle où l’économie prendrait moins de place et écraserait moins le reste de la société.

Mais aujourd’hui, l’enjeu est vraisemblablement aussi de comprendre ce que ce symptôme provoque dans le monde économique. Ce monde économique à bout de souffle, qui ne sait plus comment engager ses salariés, qui ne sait plus comment se réinventer pour s’adapter aux enjeux de la crise écologique et sociale, voit cette démission silencieuse comme une menace, et n’y apporte que des réponses partielles au mieux, contreproductives au pire. Comme une réaction conservatrice sait si bien le faire.

Un certain management a tenté de répondre au manque de motivation par plus de contrôle, plus de surveillance : ce sont là les dérives du time monitoring, des logiciels de tracking, des managers qui répondent au manque d’horizon par plus d’objectifs et de métriques. Au-lieu de régler le problème, cela n’a fait que le déplacer, et les salariés ont trouvé d’autres solutions pour contourner ces injonctions, toujours désespérément vides de sens.

D’autres ont compris qu’il fallait recréer ce sens, justement. Les meilleurs ont tenté d’engager leur entreprise dans une trajectoire nouvelle, de sortir des impératifs de productivité pour proposer un modèle plus durable, soutenable, plus utile, même si parfois, ces tentatives flirtent avec le greenwashing, le socialwashing, le purposewashing (la liste est longue). Les autres ont vite compris qu’on ne remotive pas ses salariés avec des baby-foot et des tables de ping pong.

Aujourd’hui, face à l’évidence, on retrouve les RH, les managers, les consultants « affolés » par la multiplication des vidéos TikTok, brandées #quietquitting. Comme s’il était impensable de changer un peu de regard, de remettre en cause les structures du vieux monde, où l’économie règne en maîtresse. Comme si rien ne pouvait laisser présager que l’on remette en cause ce monde merveilleux où le travail, la productivité et la croissance résolvent tout. Pourtant, cela fait bien longtemps que les signes étaient là et il y avait le temps de voir venir, d’inventer autre chose. Il est très clair que l’on est en retard, et dans tous les cas, il va falloir s’y faire : le travail et l’économie ne seront bientôt plus le centre du monde. Du moins pas ce travail et cette économie là, et c’est tant mieux.

Photo par Luca Bravo sur Unsplash

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