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Pourquoi la RSE ne fonctionne (toujours) pas

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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La RSE n’atteint pas vraiment ses objectifs transformatifs. Pourquoi ? Qu’est-ce qui cloche avec la RSE ? On fait le point.

L’idée de la RSE, responsabilité sociale des entreprises, c’est que les entreprises ont une responsabilité vis-à-vis du reste de la société : celle d’orienter leurs modèles d’affaires pour avoir l’impact le moins négatif possible sur l’environnement, et pour éventuellement contribuer à des externalités sociales ou économiques positives. La rhétorique de la RSE, c’est que les entreprises, en s’engageant de façon volontariste, peuvent avoir un impact positif, et que cela peut même les aider à être plus performantes sur le plan financier.

Pourtant, depuis plus de 20 ans que la RSE s’institutionnalise et se dote d’outils de plus en plus concrets, on ne peut pas dire qu’elle ait été réellement efficace. Même la Commission Européenne le reconnaissant dans sa proposition de directive communautaire sur le devoir de vigilance en février 2022, lorsqu’elle admettait que « les mesures volontaires ne semblant pas avoir entraîné d’amélioration à grande échelle dans l’ensemble des secteurs ». Globalement, le monde de l’entreprise reste aujourd’hui essentiellement polluant, inégalitaire, les modèles d’affaires restent fondés sur un productivisme incompatible avec les limites planétaires. Bilan global : nous n’avons jamais autant pollué collectivement, les inégalités continuent de se creuser, et ce, alors qu’il n’y a jamais eu autant d’entreprises clamant être « responsables ».

En regardant les chiffres, on voit que les entreprises identifiées comme les plus engagées en RSE, celles qui sont au top des classements des entreprises responsables, ne sont pas toujours réellement plus vertueuses. Ni moins polluantes, ni plus soucieuses de la qualité de vie au travail de leurs salariés, ni réellement plus engagées sur leurs territoires. Les entreprises impliquées dans les plus grands scandales environnementaux ou sociaux de ces dernières années étaient d’ailleurs très bien notées en matière de critères ESG ou RSE : Volkswagen, Orpéa, Danone, et bien d’autres.

Bref, le constat que l’on peut faire après tant d’années, c’est que la RSE ne fonctionne pas. Alors, comment expliquer ce décalage ? Quel est le problème avec la RSE ?

Un manque de critères et de données

Sans aucun doute, ce qui saute aux yeux quand on cherche à comprendre les insuffisances de la RSE, c’est le manque de données. Les entreprises qui souhaiteraient réduire leurs impacts environnementaux, ou participer plus positivement au développement social et économique de leur territoire sont rapidement confrontées à des difficultés méthodologiques majeures : comment mesurer son impact ? Comment savoir si l’on est sur une trajectoire vertueuse ou non ? Et comment connaître vraiment l’impact des différents modes de production alternatifs ?

À toutes les étapes, on manque de données, d’outil de mesure clairs, structurés. Même un outil comme le Bilan Carbone, pourtant bien établi depuis des années, peut prêter à confusion, en fonction du périmètre que l’on utilise pour mesurer son impact carbone, de ce que l’on omet de comptabiliser, ou des pirouettes arithmétiques permises par la compensation carbone. Sur les autres enjeux environnementaux (biodiversité, eutrophisation, épuisement des ressources), les méthodologies sont encore en phase de structuration, et sont encore peu répandues en entreprise.

Quant aux reporting RSE et aux notations ESG, ils sont tous plus flous les uns que les autres. Aucun standard harmonisé et suffisamment contraignant ne permet aux entreprises, ou aux agences de notations, de dire si telle ou telle entreprise est plus vertueuse ou responsable qu’une autre. D’ailleurs, la plupart des classements RSE sont, disons-le, bidons.

Or précisément, le fondement de la RSE, c’est la donnée. C’est la donnée et son accessibilité qui devaient permettre l’émulation, la saine concurrence entre les entreprises en termes de responsabilité. C’est par le reporting que la RSE doit théoriquement s’imposer : paraît-il, si les entreprises sont contraintes de dire à quel point elles sont (ou ne sont pas) responsables, les capitaux, les consommateurs, s’orienteront naturellement (c’est l’évidence même) vers les plus vertueuses.

Sauf que, dans les faits, faute de données, la RSE reste une jungle. Tout comme la finance responsable, l’équivalent de la RSE pour le monde de la finance : dans cette finance soit disant verte, devait permettre de contribuer au déploiement de la RSE, personne n’est réellement capable de dire ce qu’est aujourd’hui un investissement durable. Personne ne sait exactement où on en est, qui fait quoi, et où aller concrètement. Alors bien-sûr, tout cela tente de se structurer petit à petit. Les efforts, en Europe notamment, pour accoucher d’un standard harmonisé de reporting extra-financier vont dans le bon sens. Mais plusieurs institutions sont en compétition pour définir les normes liées aux données RSE et ESG, avec évidemment des ambitions différentes. Et surtout, le processus est bien trop lent.

Un décalage entre les ambitions (affichées) et les moyens

Mais le problème est plus profond qu’une simple question de données. Il y a aussi un décalage très profond entre les ambitions (celles qui sont affichées par les entreprises en tout cas) en matière de RSE, et les moyens qui sont mis à disposition d’un changement de modèle.

Tous les responsables RSE vous le diront : chaque année, maintenir ses budgets et ses équipes est un véritable défi. Beaucoup de dirigeants d’entreprise disent vouloir transformer leur business, avoir un impact plus positif sur la société et sur l’environnement. Mais au fond, très peu sont ceux qui veulent réellement mettre les moyens financiers et humains au service d’une telle transformation. De nombreux dirigeants, à qui l’on a répété durant des années que l’on peut être « responsable et rentable », que les solutions sont là et qu’il suffit d’un peu de bonne volonté, semblent penser que la RSE n’est qu’une réorientation à la marge. On change de fournisseur d’énergie, on investit dans le nouveau matériau éco-conçu à la mode, on passe aux emballages zéro déchet, et « voilà » : on serait donc une entreprise responsable.

Tout ce discours sur une RSE des petits pas, positive, sans douleur, a occulté les difficultés inhérentes à la transformation massive que demande la transition écologique et sociale. La vérité, c’est que pour les entreprises, passer du modèle actuel à un modèle réellement écologique et juste implique de se transformer massivement, profondément, sans concessions. Et pour cela, il faut des moyens gigantesques, que peu de dirigeants sont prêts à mettre au service d’une transformation dont, en vérité, rien ne dit qu’elle permettra de maintenir les niveaux de profits et de rentabilité actuels. Investir pour gagner moins ? On entend déjà les entrepreneurs se désoler du caractère utopiste d’une telle idée.

Un manque clair de sincérité, de motivation et d’incitation

Et on touche là à une autre dimension du problème, c’est que rien, dans le système économique contemporain, n’incite les acteurs à s’engager dans une démarche de RSE. La vérité, c’est que moteur profond du système économique, c’est de produire et de vendre plus, de dégager des excédents, de rémunérer ses actionnaires. Le système de financement des entreprises et les mécanismes de marché mettent les entreprises dans une course permanente à la croissance, au profit et aux rendements.

Or quand on cherche à maximiser les profits, on se retrouve bien souvent à réduire les coûts : limiter le coût du travail, choisir les matières premières les moins chères, les modes de production les moins coûteux. Quand ce n’est pas la baisse des coûts, c’est la hausse des recette, en produisant plus, en vendant plus : une surproduction difficilement compatible avec la sobriété qui est si essentielle à la transition écologique et sociale. Bref, tout cela se fait généralement au détriment des conditions de travail ou des externalités environnementales (dumping social et environnemental). Donc au détriment de la performance RSE.

On le voit d’ailleurs dans les études sur le sujet. La grande majorité des analyses ont cherché à savoir si la RSE permettait d’augmenter la performance financière (quel symbole !) mais celles qui ont regardé la relation inverse ont constaté que les entreprises les plus profitables sont souvent les moins vertueuses.

La plupart des dirigeants, mal informés sur les enjeux de la transition écologique et sociale, n’ont en réalité aucune envie de sortir de ce schéma. Et même s’ils le voulaient, les réalités économiques les rappèleraient bien vite à l’ordre. Difficile de jouer autrement sans changer les règles du jeu. Et les règles du jeu aujourd’hui sont dictées par la primauté des enjeux financiers.

L’absence de définition collective claire de la « responsabilité » de l’entreprise

Voilà le fond du problème, la raison pour laquelle la RSE ne fonctionne pas. C’est que nous n’avons jamais défini collectivement ce qu’était la « responsabilité » de l’entreprise. Le paradigme de la RSE a toujours été volontariste, il a toujours laissé aux entreprises la liberté de définir elles-mêmes ce qu’elles souhaitaient faire en matière sociale et environnementale.

Aucun cadre collectif, aucune norme politique ne définit ce qu’est une entreprise durable ou responsable. De fait, nous vivons encore dans un consensus Friedmanien, où la responsabilité principale de l’entreprise est de faire du profit. Toutes les règles économiques et financières (celles du marché) vont dans ce sens. Ça et là, quelques normes commencent à émerger pour mettre un cadre à la responsabilité des entreprises : la loi sur le Devoir de Vigilance, la taxonomie verte européenne… Mais concrètement, nos règles du jeu ne précisent pas quelles activités économiques sont durables ou non, quels modes de partage de la valeur sont justes, responsables ou encore quels investissements doivent être faits dans la réduction des impacts environnementaux. À part faire du profit pour survivre, les entreprises ne sont tenues à rien : ni à moins polluer, ni à améliorer les conditions de travail de leurs salariés, ni à mieux répartir la valeur qu’elles produisent. Sauf quand des lois s’en mêlent.

Voir aussi : Devoir de vigilance : quel impact sur la responsabilité des entreprises ?

La responsabilité sociale de l’entreprise aujourd’hui, c’est donc celle que chaque entreprise daigne prendre, tant que cela ne remet pas en cause sa capacité à faire son business. C’est-à-dire pas grand chose, car toute transformation profonde affecte nécessairement les profits à court terme.

Si la RSE ne marche pas, c’est donc d’abord parce que nous n’avons pas changé les règles du jeu économique de manière à ce qu’elle puisse marcher. Parce que nous n’avons pas défini clairement, institutionnellement, ce que l’on attendait des entreprises en matière sociale et environnementale. Bref, si la RSE ne fonctionne toujours pas, c’est qu’elle est encore optionnelle, tout simplement.

Photo de Evan Dennis sur Unsplash

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