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Transition énergétique, nucléaire, renouvelables : on se trompe de débat

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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En focalisant le débat de la transition énergétique sur la question de l’énergie nucléaire et des énergies renouvelables, on se trompe de débat. Pétrole, chaleur, voire gaz : voilà les enjeux importants.

En France, lorsque l’on parle de transition énergétique, on en revient toujours au même débat : faut-il sortir du nucléaire ? À quelle vitesse ? Où en sommes-nous dans les énergies renouvelables ? Les énergies renouvelables sont-elles écologiques ? Et que faire des déchets nucléaires ?

Pourtant, dans le cadre de la transition énergétique, ces questions, certes intéressantes, sont loin d’être les plus importantes. À force de se focaliser là-dessus on en oublie des problématiques beaucoup plus cruciales du point de vue énergétique et écologique. Explications.

L’électricité : une petite partie seulement de la question énergétique et écologique

La transition énergétique désigne l’ensemble des modifications que l’on apporte au système énergétique d’un territoire, dans le but notamment de le rendre plus écologique et plus résilient. Cela englobe évidemment la question de la production électrique, mais pas seulement, car l’électricité n’est qu’une partie seulement de l’énergie que nous produisons et consommons. À côté de l’électricité, il y a aussi le gaz, le pétrole, la chaleur…

En France, l’électricité ne représente même que 25% de l’énergie que nous consommons. L’essentiel de nos consommations énergétiques sont constituées de carburant essentiellement fossiles que l’on utilise soit pour le transport (principalement le pétrole) soit pour se chauffer (notamment le gaz) ou pour l’industrie mais aussi pour de nombreux usages quotidiens (cuisine, eau chaude sanitaire…).

De plus, l’électricité que nous consommons ne représente qu’une part minime de nos impacts environnementaux. Si l’on regarde les données CITEPA-Secten les plus récentes, on voit que la production, le transport et la distribution d’électricité comptent pour moins de 10% des gaz à effet de serre français. L’électricité représente aussi une part extrêmement faible des polluants atmosphériques ou des particules fines. C’est logique : la France dispose d’une électricité peu émettrice de CO2 et peu polluante actuellement. Ce qui pollue, en fait, ce sont les énergies utilisées dans les transports (30% des émissions de gaz à effet de serre), et notamment les voitures, et dans la production de chaleur pour les bâtiments résidentiels et tertiaire (autour de 20% des émissions) ou pour l’industrie.

En résumé, l’essentiel des enjeux écologiques de la transition énergétique ne sont pas liés à la production d’électricité.

Transition énergétique et électricité : des effets tous relatifs

Pourtant, depuis des années, l’essentiel des débats sur la transition énergétique continuent de tourner autour de l’électricité et de la question de savoir comment la produire. Et depuis des années, ces débats mènent à des politiques qui ont en réalité peu d’effets écologiques concrets que ce soit sur nos ambitions climatiques, sur la qualité de l’air ou sur la pollution globale.

En effet, vu le mix électrique français, remplacer du nucléaire par des énergies renouvelables (ce qui est l’un des objectifs centraux de la Loi de Transition Énergétique) n’a pas vraiment d’effet positif sur la plupart des indicateurs environnementaux. Le nucléaire émet par exemple moins de CO2 que les panneaux photovoltaïques. Ni l’un ni l’autre ne produisent de particules fines, de pollutions des sols ou des eaux (en tout cas durant leur phase d’usage). Dans un cas comme dans l’autre, il y a des déchets à gérer : déchets radioactifs d’un côté (avec tous les enjeux de sécurité qui leur sont liés) et déchets matériels de l’autre (avec tous les enjeux écologiques liés au recyclage des matériaux). Mais dans l’ensemble, sur les grands indicateurs environnementaux que sont les gaz à effet de serre, la pollution de l’air ou l’empreinte sur la biodiversité, cela ne change pas grand chose que l’on produise notre électricité avec du nucléaire ou avec des énergies renouvelables, si l’on exclut bien-sûr les enjeux liés à l’intermittence de ces dernières.

Résultat, selon la Cour des Comptes, près de 120 milliards d’euros ont d’ores et déjà été investis ou sont en passe de l’être, pour faire la transition vers une énergie plus renouvelable et moins nucléaire, mais sans effet visible ni sur nos émissions de CO2 ni sur nos émissions de polluants. On peut donc s’interroger : est-il bien pertinent de continuer de se focaliser sur cette question ? Bien-sûr, il y a d’autres raisons à vouloir faire cette transition : sortir de notre dépendance à l’énergie nucléaire, limiter la production de déchets radioactifs etc. Mais comme le rappelle la Cour des Comptes, compte tenu des effets écologiques très discutables d’une telle politique, on peut légitimement se demander si cet argent n’aurait pas été mieux employé ailleurs.

En bref, à force de se focaliser sur la question de la production électrique, n’a-t-on pas oublié de se demander ce que nous pouvions faire dans d’autres domaines, plus urgents du point de vue écologiques ? Car bien des questions énergétiques mériteraient notre attention autant si ce n’est plus que la question de la production électrique.

La transition énergétique oubliée du secteur des transports

En premier lieu, le transport, qui demeure parmi nos premières sources de consommation d’énergie et notre première source d’émissions de CO2 au niveau national. Depuis au moins deux décennies que la question de la “transition énergétique” est sur la table, nous n’avons pratiquement pas fait de progrès en termes de transition énergétique dans les transports. L’écrasante majorité des véhicules en circulation sont toujours des véhicules thermiques, émetteurs de gaz à effet de serre et de particules fines, et les usages ne bougent pas franchement. Pourtant, des alternatives émergent depuis de nombreuses années : les mobilités douces pour les usages urbains, les transports en commun, et pour les usages individuels, les véhicules à faibles émissions voire le véhicule électrique.

Le problème, c’est que toutes ces questions sont largement absentes du débat public sur la transition énergétique et écologique. Alors que l’on investit plusieurs milliards chaque année dans la transition de notre production électrique, les dépenses publiques pour la transition vers des modes de transport moins gourmands en énergie ou moins polluants, elles stagnent, voire diminuent.

Le financement des transports en commun par exemple, est depuis plus de 10 ans en crise. Le Sénat a consacré un rapport d’information à la question : les modalités prévues dans le Grenelle de l’Environnement pour améliorer les transports en commun ne sont pas financées. Le versement transport et la contribution des usagers ne suffit plus à financer les investissements nécessaires pour développer des lignes de bus, de tramway ou de trains. Et le budget des collectivités, en baisse constante, ne suffit plus à assurer un investissement suffisant. Résultat, sur une métropole comme Toulouse, quatrième aire urbaine de France, le budget annuel de maintenance et d’investissement du réseau de transport en commun passe péniblement la barre des 150 millions d’euros. Totalement insuffisant si l’on veut vraiment développer l’usage des transports publics et détourner les usages de leur voiture.

Concernant la transition vers les véhicules plus propres, même problème. Les aides publiques à l’achat de véhicules propres (le fameux bonus écologique) ne dépassaient pas quelques centaines de millions d’euros par an ces dernières années, selon la Cour des Comptes, soit moins d’un dixième de ce qui est investi pour installer des panneaux solaires ou des éoliennes. L’investissement public pour l’aide à l’installation de bornes de recharge pour les voitures électrique, décidée dans le cadre du programme Advenir ne dépassait pas 20 millions d’euros. En dehors du bonus-malus, rien de systémique n’est prévu pour encourager la production et la distribution de voitures plus légères, moins consommatrices : tout cela est laissé au bon vouloir des constructeurs. Or le marché est clair : les consommateurs veulent des SUV. Alors pourquoi se fatiguer ?

Sur le vélo et les mobilités actives, le plan national dépasse à peine les 70 millions d’euros par an sur 5 ans. Dérisoire, surtout quand on sait que le seul raccordement des nouvelles éoliennes offshore (dont le bénéfice climatique est négligeable compte tenu de notre mix électrique actuel) est estimé à près de 500 millions d’euros par an sur les 15 prochaines années par RTE et ne prend même pas en compte la construction des éoliennes ou leur exploitation ni les infratructures de stockage. Alors qu’en France, seuls 3% des déplacements se font à vélo contre 10% en Allemagne, et que le développement d’une culture vélo est l’un des enjeux importants de la décarbonation du secteur des transports, l’enjeu mériterait bien plus.

En fait, tous les enjeux liés aux transports sont délaissés : on en parle peu et l’investissement est ridiculement faible au regard de ce qui constitue l’enjeu principal de notre politique climatique. Pourtant, ce sont bien des enjeux de transition énergétique : diminuer la dépendance de nos transports aux énergies fossiles, et limiter les émissions et les polluants de nos consommations énergétiques.

L’efficacité énergétique des bâtiments : un enjeu fondamental de la transition énergétique

Parmi les autres sujets qui mériteraient notre attention : l’efficacité énergétique et notamment thermique des bâtiments. Après avoir été longtemps totalement délaissé, le sujet commence à arriver sur le devant de la scène publique. On parle désormais plus volontiers des passoires thermiques, de la rénovation énergétique, de l’isolation des bâtiments.

Mais là encore, l’énergie et l’argent dépensé dans ce domaine semblent relativement faible comparé à ce que l’on investit dans la transition de la production électrique. Pour rappel, la consommation énergétique des bâtiments résidentiels et tertiaires est la deuxième source d’émissions de CO2 du pays derrière les transports. Et près des 2/3 de l’énergie consommée par les bâtiments l’est pour la chaleur selon l’ADEME. Or, cette chaleur continue d’être très polluante : souvent produite par des énergies fossiles (du gaz, ou pire, du fioul), une grande partie de la chaleur est aussi produite pour rien puisqu’elle est perdue suite aux défauts d’isolation des bâtiments. 7 millions de bâtiments sont mal isolés en France, dont près de 4 millions considérés comme des passoires thermiques.

Il y a donc un double enjeu ici : d’une part orienter la production de chaleur vers des sources plus écologiques (en d’autres termes, remplacer les chaudières les moins écologiques et les moins efficaces par des méthodes plus durables) et d’autre part rénover les bâtiments les moins bien isolés afin de limiter nos déperditions de chaleur. Et sur ces deux sujets, la France est encore en retard : le dernier grand plan sur le sujet de la rénovation énergétique (combinant le plan Habiter Mieux et l’ex CITE) était doté d’un budget de 2.8 milliards par an. L’investissement peut sembler important, mais il est en réalité deux fois inférieur aux engagements pris au titre de l’installation de nouvelles capacités d’énergie renouvelables chaque année.

Pourtant, l’objectif était ambitieux : rénover 500 000 logements par an pour répondre à un enjeu décisif en termes d’efficacité énergétique. Mais en réalité, le soutien s’avère nettement insuffisant : faute de suivi, les travaux réalisés sont souvent inefficaces. Et malgré ses failles, le dispositif est un succès auprès des citoyens : les pouvoirs publics ont donc même été forcés de débloquer de fonds supplémentaires pour supporter la demande sur la conversion des chaudières. Preuve que le budget n’est pas à la hauteur. Pour bien faire, il faudrait investir plus, et surtout pousser la certification des professionnels et l’accompagnement et les contrôles. Le potentiel en termes de réduction des émissions de CO2 et des consommations énergétiques serait énorme.

Pour se donner quelques ordres de grandeur : selon les scénarios du collectif Rénovons, un plan ambitieux mais réaliste de rénovation des passoires énergétiques, avec investissement public de 4.5 milliards d’euros par an sur 8 ans, amènerait en théorie à une réduction de plus de 30 TWh d’énergie consommée par an, dont plus de 7.1 TWh d’électricité. Un tel programme induirait donc une réduction de nos consommations électriques équivalente à 70% de la production de la centrale de Fessenheim (environ 10 TWh), ce qui aurait rendu sa fermeture nettement moins complexe au niveau du réseau électrique.

Les énergies renouvelables non-électriques dans tout ça ?

En outre, les énergies renouvelables ne sont pas uniquement électriques. Quitte à financer les énergies renouvelables, pourquoi ne pas également financer celles qui produisent de la chaleur ou les carburants renouvelables, par exemple ?

Dans son rapport sur le soutien aux énergies renouvelables, la Cour des Comptes mettait en évidence le besoin de rééquilibrer les investissements vers les énergies renouvelables thermiques, comme les panneaux solaires à concentration, la géothermie ou les pompes à chaleur. En effet, ces énergies renouvelables thermiques ont des rendements intéressants en termes énergétiques et contrairement aux énergies renouvelables électriques elles ont le potentiel de se substituer à des sources d’énergies polluantes, comme on l’a vu avec les chaudières au fioul.

Il y aurait aussi intérêt à regarder du côté des carburants renouvelables, comme le biométhane, un gaz renouvelable issu de la fermentation de déchets agricoles. Dans de nombreux scénarios de transition énergétique, le biométhane est envisagé comme une partie de la solution pour remplacer le gaz fossile dans le bâtiment ou dans les transports pour remplacer le pétrole. Mais pour qu’une filière biométhane écologique voit le jour, il faut des investissements conséquents : développer un réseau de méthaniseurs, en partenariat avec le monde agricole, raccorder au réseau de distribution… Il faut aussi faire en sorte que la filière se construise sur des bases saines, sans les dérives habituelles du secteur des agro-carburants comme l’accaparement des productions agricoles. Pour ça, il faut investir dans la recherche, l’expérimentation et surtout dans le contrôle et l’encadrement.

Or pour l’heure, sur ce sujet, l’ensemble des projets en cours de développement depuis des années représente à peine 3 milliards d’euros d’investissement (public et privé) selon le Livre Blanc de France Biométhane. C’est peu, alors que l’enjeu est important : assurer une plus grande autonomie sur nos approvisionnements en gaz, dont l’essentiel provient aujourd’hui de Norvège et de Russie et assurer un usage du gaz moins intense en CO2.

Transition énergétique : se recentrer sur les questions qui comptent

Il y aurait encore bien d’autres questions à étudier concernant la transition énergétique : l’hydrogène (bien qu’il ne soit pour l’instant pas très rentable du point de vue carbone), les réseaux de chaleur urbain, l’efficacité énergétique du numérique… Quoi qu’il en soit, la question de la transition de la production électrique est loin d’être la seule, et surtout loin d’être la plus importante si l’on s’intéresse à la réduction des impacts environnementaux.

Il est peut-être temps de consacrer un peu moins de temps, d’espace public et d’argent à cette question qui est, du point de vue écologique en tout cas, secondaire, afin de se recentrer sur les questions qui comptent. Pour la lutte contre le changement climatique, la France n’a pas besoin de nouvelles capacités d’énergies renouvelables électriques. C’est d’une politique systémique de refonte de notre système de transport dont nous avons le plus besoin, ainsi que d’une stratégie de réforme du bâti. Pour l’écologie en général, les enjeux des transports, du bâtiment, de la chaleur sont plus important que la source de notre production électrique.

La question de la transition énergétique, des énergies renouvelables et du nucléaire n’est pas à exclure, évidemment. C’est un débat qu’il faut avoir, notamment sur les questions des déchets, de la sécurité, ou des matières premières, ainsi que sur le sujet de l’intermittence. Mais ce n’est pas un débat prioritaire en termes de transition écologique. Si l’objectif de notre politique de transition énergétique est de réduire nos impacts climatiques, la pollution de l’air ou la dépendance aux énergies fossiles, alors il faut se concentrer sur les autres sujets.

Le problème, c’est que la question de la production électrique est devenue un totem, sur lequel tous les acteurs se focalisent. Depuis au moins 40 ans, l’essentiel des débats sur la transition écologique tournent autour de cette question, délaissant les autres. Les politiques publiques affichent leurs objectifs sur ces enjeux car ce sont les plus médiatisés, les plus facilement compréhensibles du public, et ce, malgré une efficacité très faible sur les enjeux écologiques. Résultat : on passe, encore une fois, à côté des vrais problèmes, et on retarde l’échéance pour un vrai travail de fond sur les enjeux qui ont le plus d’impact. Et c’est bien dommage, car face à l’urgence climatique et écologique, s’il y a bien une chose qu’on ne peut pas se permettre, c’est de perdre du temps.

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Photo par Niklas Braun sur Unsplash

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