Comment expliquer la hausse de l’absentéisme au travail en France ? Et si l’on regardait du côté de la dégradation des conditions de travail et de management ?

On entend beaucoup que l’absentéisme au travail augmente en France. Baromètres, sondages et données à l’appuis, certains affirment ainsi que les travailleurs français sont de plus en plus souvent absents de leur travail.

Mais alors, est-ce vrai ? Est-on plus absent au travail ? Et surtout, que révèle vraiment l’absentéisme au travail ? Est-ce, comme on le lit parfois, le signe d’une « grande flemme », ou encore de la « grande démission », ou du fameux « quiet quitting » ? Ou est-ce plutôt le signe de conditions de travail de plus en plus dégradées, et d’un travail usant, qui peine aujourd’hui à offrir aux salariés une qualité de vie au travail digne, sans souffrances psychiques et physiques ?

L’absentéisme en augmentation en France ?

Avant d’analyser les chiffres, il faut bien comprendre de quoi il s’agit lorsque l’on parle d’absentéisme au travail. Contrairement à ce que ce terme pourrait laisser penser, l’absentéisme ne désigne pas des absences volontaires, mais des absences contraintes, « justifiées ». On parle d’absentéisme pour désigner en particulier les arrêts de travail, qui peuvent-être donnés aux travailleurs pour des raisons de santé, de maladie, après une blessure, une pathologie psychologique, un burn-out, etc. Pour calculer le « taux d’absentéisme », on divise le nombre de jours d’inactivité par le nombre total de jours travaillables sur une période donnée.

Alors, ce taux d’absentéisme augmente-t-il ? Eh bien c’est assez difficile à dire, car on manque de données harmonisées sur des périodes longues. Une étude de la DARES menée jusqu’au milieu des années 2010 montrait qu’à l’échelle d’une dizaine d’années, l’absentéisme était plutôt stable en France, autour de 3.5 à 4% chaque année. Mais ces dernières années, plusieurs études plus récentes, disent que le phénomène serait en hausse. Selon un rapport publié en mai 2023 par l’Observatoire de l’Absentéisme (en réalité, un rapport de la compagnie d’assurances Axa), le taux d’absentéisme en France était ainsi à 4.5% en 2022, soit une augmentation de près de 41% depuis 2019.

Difficile de dire si cette tendance est profonde, ou durable, difficile aussi de comparer les chiffres avec ceux de la DARES qui ne reprennent pas exactement les mêmes données… Mais plusieurs études, notamment menées par divers observatoires ou baromètres portant l’absentéisme, ou des sondages menés auprès des directions des ressources humaines, pointent ces 5 dernières années au moins, une hausse de l’absentéisme, une augmentation des arrêts maladies, et notamment de leur fréquence, dans les entreprises françaises. Par exemple : le « baromètre de l’absentéisme et de l’engagement » (sic) mené par AG2R La Mondiale et Ayming, montre lui aussi une tendance haussière.

Un absentéisme multi-forme

Analyser ces chiffres est complexe. D’abord, car en l’absence d’analyse cohérente sur de longues périodes, on ne peut que se contenter de cette multitude d’études, dont les conclusions ne se recoupent pas toujours. L’Observatoire de l’Absentéisme décrit ainsi une hausse de l’absentéisme de courte durée (moins de 3 jours) quand le Baromètre de l’Absentéisme analyse lui une hausse des absentéismes de moyenne et longue durée. Une contradiction qui s’explique probablement, comme d’autres, par les divergences dans les sources des données, et les périmètres considérés. De plus, ces dernières années, l’absentéisme a été fortement influencé par la Covid-19, qui a provoqué des pics d’arrêts de travail à certaines périodes, notamment en mars 2020, décembre 2021 ou janvier 2022.

On aurait donc bien du mal à mesurer précisément la hausse de l’absentéisme. Toujours est-il que ces analyses aident à dresser le portrait d’un monde du travail marqué en France par des formes multiples d’absentéisme. Un absentéisme qui, apparemment, se développe de façon insidieuse et progressive dans les entreprises, année après année. Depuis 15 ans, chaque année, entre 35 et 45% des salariés ont été affectés par un arrêt de travail au moins une fois au cours de l’année. Les durées de ces arrêts varient, de simples arrêts d’un à trois jours, à des arrêts de longue durée, de plusieurs semaines voire plusieurs mois.

L’absentéisme en lien avec des troubles psychologiques et physiques au travail

Mais alors, d’où vient cet absentéisme ? S’agit-il de maladies du quotidien, d’arrêts liés à la Covid-19, ou d’autre chose ? Les données donnent un indice, en montrant que tous les travailleurs ne sont pas affectés de la même manière par ces arrêts de travail contraints : les ouvriers sont 3 à 4 fois plus souvent en arrêt de travail que les cadres, et les plus de 55 ans le sont 2 à 3 fois plus que les jeunes. Cela s’explique en particulier par la différence d’exposition aux risques physiques et psychologiques au travail. Bien-sûr, les maladies courtes et notamment hivernales ou encore la Covid-19, participent à l’absentéisme au travail. Mais une bonne partie des arrêts de travail sont en fait plutôt liés aux conditions de travail : troubles musculo-squelettiques (TMS), pathologies professionnelles, mais aussi troubles psychologiques provoquent de l’absentéisme.

C’est pour cela que les ouvrier sont les plus affectés, puisqu’ils travaillent dans des conditions souvent plus pénibles, et qu’ils sont plus affectés par les risques notamment physiques. C’est aussi pour cela que les travailleurs plus âgés sont les plus absents, car ils sont les plus vulnérables face à la pénibilité physique.

On constate d’ailleurs que l’absentéisme au travail est plus élevé dans les secteurs ou les entreprises où les conditions de travail sont les plus mauvaises. Par exemple, d’après la DARES, le taux d’absentéisme est près de deux fois plus élevé dans le secteur de l’action sociale ou de l’accompagnement santé, qui expose à la fois à des pressions psychologiques et à des postures difficiles, que dans le secteur de la communication. Dans l’industrie, le bâtiment, les arrêts de travail sont fréquents pour accident du travail, dans certains secteurs, ce sont les TMS qui sont sur-représentés.

Un reflet de la dégradation des conditions de travail en France

Les hausses que l’on croit observer dans les taux d’absentéisme en France sont donc probablement en lien avec des conditions de travail qui continuent de se dégrader. L’état des lieux des conditions de travail en France montre que le pays est parmi les plus mal lotis en matière de qualité des conditions de travail parmi les pays européens, et cela empire chaque année.

De plus en plus, le travail est usant, tant sur le plan physique que sur le plan psychologique. Les modes de management tayloristes, imposés par des managers qui mettent la productivité avant tout le reste, engendrent une pression constante sur les travailleurs. Les injonctions contradictoires au travail, qui prennent les salariés en tenaille entre une exigence toujours plus forte d’autonomie et d’engagement d’un côté, et des contrôles toujours plus stricts de la performance de l’autre, expliquent en partie l’explosion du mal-être au travail en France.

Certaines catégories de population qui étaient jusque là épargnées par l’absentéisme commencent d’ailleurs à être affectées. C’est le cas notamment des jeunes, qui, selon l’Observatoire de l’Absentéisme, ont vu leur taux d’absentéisme augmenter de près de 55% entre 2019 et 2022.

Une crise du contrat social de travail

Faut-il y voir un lien avec le fait que les jeunes sont aussi les premières victimes des contrats précaires, de courte durée, mal rémunérés ? Sans doute, car de plus en plus sont placés en arrêt de travail à cause de troubles psychologiques profonds liés à leur travail. Les troubles psychologiques (stress chroniques, fatigue mentale, burn-out, dépression) sont ainsi devenus la première cause des arrêts de travail de longue durée, devant les troubles musculo-squelettiques et les atteintes physiques. Rien d’étonnant, quand on sait qu’un salarié sur deux souffre d’anxiété chronique, et qu’un quart présente des signes cliniques de dépression.

Point de grande flemme, ni de grande démission donc, mais plutôt une grande frustration envers un monde du travail qui ne garantit plus aux salariés un contrat social de travail digne. L’exigence d’un engagement permanent au service de la rentabilité n’est même plus compensé par la promesse d’un emploi stable (ou d’un emploi tout court) ou d’une rémunération adaptée. Le partage de la valeur en France se déforme ainsi constamment au profit du capital, et au détriment des travailleurs : on paie de plus en plus de dividendes, et proportionnellement moins de salaires, surtout en bas de l’échelle.

En plus de cela, la permanence des crises (économiques, sociales, sanitaires, et même écologiques) donne aux travailleurs le sentiment d’être constamment sur la brèche. Sans compter le télétravail et l’hyper-connexion des salariés, qui brouillent les pistes entre vie privée et vie professionnelle, et engendre une pression psychologique supplémentaire au travail.

Tant que l’on ne travaillera pas sur ces conditions fondamentales du contrat social de travail, on peut s’attendre à ce que l’état de santé des travailleurs continue à se dégrader… et que cela se matérialise pour le monde de l’entreprise par de l’absentéisme.

Photo de Raj Rana sur Unsplash

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