Et si l’on passait à la sobriété numérique ? Si l’on commençait enfin à mettre le numérique au service de la transition durable ? Le Shift-Project revient sur cette question, fondamentale.

[box]Cet article est le troisième d’une série de trois qui nourrit une discrète ambition : déblayer les grandes idées à s’approprier pour comprendre une question centrale – quelles affinités la transition numérique entretient-elle avec la transition énergétique et carbone ?

D’où vient l’importance de cette question ? Du fait que l’outil numérique est l’atout de ce siècle pour inventer le prochain ; du fait que le changement climatique est le défi à relever ce siècle pour ne pas menacer le prochain.

Trois temps, trois articles, donc, pour raconter une première vision d’une virtualité bien matérielle :

Les développements et les conclusions développées dans ces articles sont pour la plupart issus et issues des travaux de The Shift Project sur les questions numériques, basés sur une synthèse de nombreuses expertises du secteur et de ces questions.[/box]

Tout numérique ? Trop chaud.

Il fait chaud. Déjà chaud. Probablement, à vue de nez, environ 1°C de trop en moyenne. Le défi est aujourd’hui de se chauffer à ne pas trop réchauffer le climat chaleureux auquel sont adaptés l’intégralité de nos systèmes. Parce qu’à la fois si choquant et évident que cela puisse paraître, ce que nous recommande chaudement le GIEC ne vise qu’à éviter de faire chavirer nos propres constructions. Ainsi nous sommes-nous nous-mêmes, l’humanité ayant la capacité précieuse de s’adresser ses propres conseils, fixé une contrainte : la « trajectoire 2°C », qui permettrait d’assurer la sécurité de la partie la plus importante de nos systèmes. Souvenons-nous en régulièrement : l’humanité s’est imposée cette contrainte pour sa propre intégrité. C’est tout. Et c’est tout à son honneur. 

Seconde compétence terriblement précieuse de l’humanité en tant qu’espèce : elle sait prévoir, avec une précision non-nulle, les conséquences de ses actes.
Bonne nouvelle, nous sommes capables de savoir si nous sommes sur la bonne voie.
Mauvaise nouvelle, nous ne le sommes pas.
Mais bonne nouvelle, nous avons des outils technologiques follement efficaces pour nous aider dans nos défis !
Mais mauvaise nouvelle, nous avons omis d’en réfléchir l’usage, afin d’être sûrs et certaines… d’être sur la bonne voie.

Les émissions de notre système numérique, qui s’élèvent à 4 % des émissions mondiales en augmentant de 8 % par an, la pression qu’il exerce sur les ressources minières et son évolution tentaculaire et non-réfléchie, le rendent vulnérable. Elles le rendent vulnérable parce qu’incompatible avec ces trajectoires d’émissions, de consommation d’énergie et de ressources que l’on a su fixer pour s’assurer que leur respect mène à la sauvegarde de nos systèmes. Ce que nous sommes en train de faire de notre principal atout est dénué de sens – en voilà la recette :

  • Mettre au point le système technique le plus à
    même de nous permettre de relever les défis de notre siècle.
  • Le faire se développer en visant son potentiel
    maximum… mais sans s’assurer, aux différents stades de son développement, que
    sa croissance ne puisse s’effectuer que dans la bonne direction.
  • Etape finale : le laisser se faire
    phagocyter par ses propres utilités secondaires, le rendant inefficace au total,
    en bilan net.

Nous avons élevé notre monde numérique comme on n’élève pas une progéniture : sans le guider. Lui redonner les bases dont il a besoin pour être l’atout qu’il nous a toujours promis d’être nécessite de travailler et calibrer ses deux sous-systèmes interdépendants : le système technique et le système d’usages.

Sobriété numérique : un système numérique épuré, un système technique résilient

Ce qu’appelle la sobriété numérique, c’est la révision du démodé paradigme d’« innovation » aujourd’hui en vigueur : il ne s’agit plus de simplement « faire parce que l’on peut » mais bien de « faire parce que cela nous est utile ».

Lorsque l’on réfléchit en termes d’utilité technique pure, il est finalement aisé de comprendre ce que cela implique : une technologie n’est utile pour la transition carbone que si elle permet une diminution nette des émissions au total. Cela signifie que pour chaque « innovation » mise en place, il est indispensable d’être capable de quantifier son coût environnemental (a minima en énergie, en carbone, en ressources minières) et de le mettre en regard des diminutions qu’elle permet. Il faut être capable d’évaluer les apports nets quantitatifs de nos technologies, si l’on veut pouvoir être certain que nos choix d’innovation donnent la bonne direction à nos systèmes numériques : celle de sa propre préservation.

La Smart City. Une ville du futur. Une ville dans laquelle les lampadaires seraient connectés pour ne s’allumer que lors du passage d’un piéton, dans laquelle les thermostats des bureaux seraient pilotés par des programmes intelligents capables de déterminer la température exacte à choisir afin de maximiser l’efficience énergétique du bâtiment ! Une ville dans laquelle les systèmes de distribution électrique seraient optimisés en direct par des algorithmes et des lacs de données. Une ville qui marcherait presque comme un véritable écosystème. Voilà le tableau. Si l’on oublie la peinture qu’il faut pour le peindre : parce que oui, chacune de ces technologies ne peut exister que si l’on produit et utilise tout le tas de supports physiques qui les permettent (capteurs, calculateurs, réseaux etc.). Et, encore une fois, cela réclame des ressources.

Avant de connecter les ampoules d’une large salle de réunion pour qu’elles s’éteignent seules, donc, vérifions que la consommation du circuit intelligent – en veille permanente, jamais éteint – rajouté à la lumière ne rende pas sa consommation annuelle supérieure à celle d’une ampoule classique. Pour chaque cas et chaque situation que l’on souhaite connecter : vérifions. Quantifions. Mesurons. Réfléchissons. Cela nous évitera des émissions inutiles que l’on n’a plus la tranquillité de s’offrir.

Vérifions. Quantifions. Mesurons. Réfléchissons : notre ville du futur, nos systèmes numériques seront de formidables réalisations et atouts si nous les pensons correctement. Ce ne seront sinon qu’une palette d’improvisations mal gérées. Soyons perfectionnistes, ne bâclons pas la mise au point de notre système le plus prometteur. Nos ambitions et les contraintes qui s’y appliquent ne nous autorisent plus d’avoir la flemme de réaliser nos idées correctement. Ayons le courage d’être méticuleux.

Sobriété numérique : un système d’usages résilient

Ce qu’appelle la sobriété numérique, c’est de transformer le démodé paradigme « faire parce que l’on peut » en « faire parce que cela nous est utile ».

Mais la notion d’utilité est bien plus difficilement quantifiable lorsque l’on traite d’usages. Un usage, c’est la description d’une interaction humaine avec un système technique. Certes l’utilisation du système technique implique des consommations électriques et des émissions qui sont, elles, quantifiables, mais les apports ne le sont plus aisément dès lors qu’ils relèvent de l’utilité sociétale ou pour l’individu (confort, sécurité, santé, éducation etc.).

L’utilisation des terminaux (ordinateurs, smartphones etc.), des centres de données et des infrastructures réseaux (antennes, câbles, fibres etc.), c’est 55 % de la facture énergétique du numérique dans le monde – le reste étant dû à leur production[1]. C’est là que se trouve l’impact direct de notre système d’usages. Cliquer sur un symbole « play », c’est émettre une requête de transmission de données et donc en fait de consommation électrique. « Je souhaiterais regarder cette vidéo » se traduit au final en « Je souhaiterais que l’on alloue telle part de la consommation électrique à ce que va m’apporter cette vidéo ».

Si l’on n’est pas en mesure de quantifier l’apport individuel ou sociétal d’un usage, nous n’en sommes donc pas moins capables de vérifier sa compatibilité avec les contraintes physiques (énergie, carbone) au vu de ce qu’il nécessite comme ressources pour être accompli. Ainsi, sous contraintes de ressources, il est nécessaire – et possible ! – de déterminer quelle évolution donner à nos différents usages pour que leurs dynamiques ne brisent pas la résilience du système numérique tout entier. Le système technique n’existe qu’au travers de cette interaction symbiotique avec le système d’usages ; questionner la résilience de l’un implique de questionner celle de l’autre.

La Smart City n’est pas qu’une infrastructure, mais aussi un modèle d’usages qui propose (promet ?) une vie intégralement connectée. Parce qu’une voiture connectée ne fonctionne que si la ville est dotée d’un réseau de l’envergure de la 5G qui vous permettra à la fois de vous divertir pendant les trajets et de faire rouler le véhicule, parce qu’une maison connectée n’a de sens que si votre assistant personnel[2] peut recueillir vos données comportementales via votre Smart Watch[3] pour vous offrir un service toujours plus « personnalisé »… Parce qu’une ville connectée, c’est un bouillonnement de données, qui se produisent, s’utilisent, s’analysent et se consomment. Et c’est quoi « la donnée » ? Des usages. Transcodés, traduits en langage informatiquement intelligible, oui. Mais ce n’est rien d’autre qu’un bouillonnement d’usages.

Encore une fois, donc : soyons perfectionnistes. Certaines de ces promesses sont formidables et pourraient devenir de véritables atouts pour relever nos défis du XXIème siècle. Mais uniquement si nous choisissons rigoureusement celles que nous voulons développer. Uniquement si nous choisissons dans quel cadre nous les développons. Un réseau surpuissant ? Peut-être, mais absolument pas pour tous les publics et tous les usages. Seulement dans certains cas est-ce susceptible d’être une bonne idée, plutôt qu’une simple idée. Identifions ces cas. Vérifions. Quantifions. Mesurons. Réfléchissons. Ayons le courage d’être méticuleux.

La donnée donnait la donne. La sobriété numérique raconte la suite.

« La transition numérique, un outil ou un défi pour la transition carbone ? ». Trois articles pour une question. Deux phrases pour résumer la vision qui s’en est construite :

  • Le système numérique est un atout certain mais
    non-gratuit : s’assurer qu’il révèle tout son potentiel face aux défis de
    ce siècle nécessite de penser correctement la suite de notre système numérique
    technique et du système d’usages qui s’y appaire.
  • Dans chaque cas, vérifions que nos technologies
    et usages numériques ont un impact positif net
    sur nos émissions et nos énergies. Vérifions. Quantifions. Mesurons.
    Réfléchissons. Ne bâclons pas nos systèmes les plus prometteurs. Ayons le
    courage d’être méticuleux.

Ce que propose le concept de sobriété numérique, ce n’est pas de déconstruire le numérique, mais au contraire de continuer à le construire. Parce que la forme que ce système technologique a adoptée n’est en rien figée. L’inéluctable n’est qu’auto-réalisateur. Le déploiement d’un système vorace en données et en infrastructures gargantuesques instables parce que non-réfléchies découle de choix de Business Models effectués il y a seulement quelques décennies[4]. Inventer les prochaines manières de fonctionner s’impose, et c’est une bonne nouvelle pour l’innovation qui se délecte de ce genre de défis.

Petit rappel de la méthodologie à suivre, pour toute personne ou entité qui se considère acteur ou actrice du système numérique, qu’importe l’échelle :

  1. Définir une traduction quantitative des
    contraintes à respecter : fait, il
    s’agit de la trajectoire 2°C
    .
  2. Décliner cette trajectoire au niveau du secteur
    d’activité « technologies numériques ».
  3. Définir et décrire la forme que doivent prendre
    le système technique et le système d’usages pour être compatibles avec ces
    contraintes : cela donne les objectifs à atteindre.
  4. Construire les mesures pratiques à mettre au
    point pour atteindre ces objectifs.

Nous avons les outils de comptage et de prévision qui nous permettent de décrire des formes de systèmes compatibles avec les contraintes. Nous avons les outils, acteurs et compétences pour comprendre et construire ces systèmes en pratique (pouvoirs publics, organisations d’utilisateurs, régulateurs, communautés de designers, opérateurs d’infrastructures réseau, fournisseurs de contenus). Nous avons des idées de technologies bien pensées. Tout cela nous prépare le terrain pour une innovation qui retrouve sa direction, qui s’inscrit non plus dans une errance technologique, mais bien dans la palette de défis qui s’imposent à elle.

L’innovation ne prend sens qu’au sein des défis dans lesquels elle s’inscrit.
La sobriété propose précisément d’en replacer la quête dans son véritable contexte.

Puisqu’il s’agit d’un appel au perfectionnisme, à l’inventivité et à la rigueur, je vous laisse ici avec la délicieuse tâche de réfléchir quantitativement au futur que l’on peut et souhaite construire. Construire nos villes pour le futur plutôt que des villes du futur sera plus malin, à terme.

C’est donc avec davantage de questions que celle qu’elle posait au départ que cette trilogie d’articles s’achève. Mais des questions bien posées. Et de multiples embryons de réponses, de réflexions, d’outils et de futurs sont heureusement accessibles via la toile qui vous permet de lire cet article. Vous saurez désormais les orienter correctement. D’ici-là, vous pouvez enfin éteindre votre smartphone et reprendre une activité normale.


[1] The Shift Project (2018). Lean ICT – Pour une sobriété numérique. https://theshiftproject.org/article/pour-une-sobriete-numerique-rapport-shift/.

[2] Ces enceintes connectées dotées d’une Intelligence Artificielle qui vous permet de tout contrôler oralement.

[3] Montre connectée, qui regroupe souvent des fonctionnalités GPS, de mesure du rythme cardiaque, de métriques de santé, qui permettent par exemple de déterminer les cycles de sommeil, les parcours et activités réalisées dans la journée etc.

[4] Seaver, N. (2018). Captivating algorithms: Recommender systems as traps. Journal of Material Culture. Aug. 2018.
Patino, B. (2019). La Civilisation du Poisson Rouge – Petit traité sur le marché de l’attention. Ed. Grasset[/box]

Photo par Tianyi Ma sur Unsplash