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Reforestation : des engagements internationaux irréalistes

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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Selon une étude récente, les engagements des Etats en matière de reforestation dans le cadre des Accords de Paris sont irréalistes. Les stratégies climatiques reposeraient trop sur la reforestation, et on manquerait de terre pour planter ces arbres.

Pour lutte contre le réchauffement climatique, de nombreux acteurs misent sur la reforestation. Planter des arbres pour absorber le CO2 et limiter la concentration de l’atmosphère en gaz à effet de serre, voilà l’objectif.

Dans les Accords de Paris, qui visent à coordonner l’action internationale sur le climat, la reforestation tient une place centrale, et elle fait partie des axes majeurs des plans d’action de nombreux Etats. Au point de tenir une place trop importante dans les projets climatiques ? C’est en tout cas ce que suggère une étude récente, le Land Gap Report, qui montre que nous n’aurons de toute façon pas assez d’espace sur Terre pour planter autant d’arbres.

Reforestation : 1.2 milliards d’hectares nécessaires

L’étude, menée notamment par des chercheurs de l’Université de Melbourne, a voulu évaluer la quantité d’espace terrestre nécessaire pour réaliser les engagements internationaux en matière de séquestration du carbone. En effet, pour capter du carbone, notamment grâce à la reforestation, il faut de l’espace. Qu’il s’agisse de restaurer des espaces dégradés (par exemple, replanter les arbres détruits en Amazonie) ou d’en planter de nouveaux, la reforestation et la séquestration naturelle du carbone impliquent d’utiliser et de transformer des espaces naturels. La question est donc de savoir quelle quantité d’espaces serait nécessaire par rapport à nos objectifs, et où se situeraient ces espaces.

Les chercheurs ont donc analysé les Nationally Determined Contributions (NDCs) c’est-à-dire les engagements pris par les Etats dans le cadre de l’Accord de Paris, et ont déterminé à partir de ces contributions les engagements pris en matière de reforestation : plantation d’arbres, plantations à visée énergétiques (BECCS, Bioénergie avec Captage et Stockage de dioxyde de Carbone), etc. À partir de ces données, ils ont pu estimer qu’il faudrait utiliser environ 1.2 milliards d’hectares d’espaces naturels pour que les pays signataires des Accords de Paris respectent leurs engagements en matière de plantation d’arbres dans le but de stocker du carbone.

Trop de reforestation, pas assez d’espace

Une telle surface représente un peu plus que la surface de la Chine ou des Etats-Unis (3 et 4èmes pays les plus vastes de la planète), ou près de 10% de la surface de terres émergées, hors surfaces gelées. Pour la moitié de ces surfaces environ (633 millions d’hectares), il faudrait changer la nature des écosystèmes : planter des forêts dans des espaces de prairies naturelles, des déserts, des savanes ou autre. Le reste consisterait essentiellement en réhabilitation d’écosystèmes dégradés.

Alors, planter ou restaurer plus d’1.2 milliards d’hectares de forêts, est-ce réaliste ? Pas vraiment, d’après les chercheurs. D’abord car nous ne disposons pas d’une surface illimitée sur la planète. 70% de la surface de la terre est déjà transformée par les sociétés humaines pour répondre à ses besoins : 22% pour les forêts cultivées, 21% pour les pâturages, 16% pour les savanes et les fruticées, 12% pour les surfaces de cultures agricoles, 1% pour les infrastructures. Moins de 30% des terres sont « vierges » : forêts primaires, ou au moins forêts sauvages, peu exploitées par l’humanité, zones rocheuses ou zones arides.

Évidemment, l’usage de ces espaces va évoluer durant le prochain siècle. Les zones dédiées à l’élevage devraient ainsi diminuer, notamment si nous parvenons à réduire notre consommation de produits d’origine animale. Mais nos sociétés risquent d’avoir besoin de plus d’espace pour l’agriculture, à la fois pour nourrir les populations en croissance, mais aussi pour produire les bio-énergies (biogaz, biocarburants) qui vont progressivement remplacer les énergies fossiles, ou pour les matériaux de construction ou les productions manufacturières. On risque donc fort de manquer d’espace pour planter ces fameux arbres.

Reforestation : des conflits d’usage

Les chiffres sont criants : actuellement, nous utilisons d’ores et déjà 1.5 milliards d’hectares de surface naturelles pour l’agriculture, et nous sommes ainsi déjà au-delà de la limite planétaire acceptable pour le maintien des zones sauvages. En d’autres termes, nous avons déjà transformé trop de terres sauvages, ce qui est l’une des premières causes de disparition de la biodiversité et de dégradation des écosystèmes. Nous exploitons aussi près de 2.5 milliards d’hectares de forêts, plantées ou naturelles. Il faudrait planter encore 650 millions d’hectares de forêts pour respecter les engagements de reforestation.

Impossible sans créer des conflits d’usage. Dans les zones où ces arbres seront plantés, il faudra probablement faire des choix : zones agricoles, ou projets de reforestation ? Espaces sauvages, ou arbres plantés pour respecter nos objectifs climatiques ? Zones de vie des peuples autochtones, ou espaces de compensation carbone ? Ces conflits d’usage seront d’autant plus forts que nos besoins ont espaces sont appelés à grandir, surtout si nous continuons à concevoir nos systèmes économiques autour de la croissance.

Une dépendance à la reforestation irréaliste

Les chercheurs concluent ainsi que les engagements des Etats en matière de lutte contre le réchauffement climatique repose trop sur la reforestation. Il faut dire que la reforestation est un outil bien pratique pour les Etats qui souhaitent afficher des objectifs climatiques ambitieux sans pour autant réduire leurs émissions à la source. Par la magie de la compensation carbone, on peut être neutre en carbone sans réduction globale, juste en plantant des arbres. Mais cette dépendance à la reforestation est irréaliste, et elle fait qu’externaliser le fardeau de la lutte contre le réchauffement climatique.

Car même si l’on parvenait à planter tous ces arbres, cela se ferait au prix de la stabilité des écosystèmes, et au prix d’une surconsommation d’espaces naturels, notamment dans les pays du Sud. En effet, de nombreux pays industrialisés prétendent atteindre la neutralité carbone en plantant des arbres dans les pays en développement : une manière pratique de ne pas avoir à subir chez soi les conséquences foncières de sa stratégie climatique, tout en évitant d’avoir à réduire ses propres émissions.

L’autre enjeu, c’est que la temporalité de la reforestation ne colle pas avec celle du climat. Planter des arbres permet de réduire les émissions progressivement, lentement, sur plusieurs années, alors qu’il nous faut une réduction immédiate des émissions pour éviter un réchauffement trop important. Se reposer sur la reforestation ne fait que retarder la nécessaire réduction de nos émissions à la source.

Globalement, ce rapport rejoint donc une littérature scientifique de plus en plus dense ces dernières années, qui appelle à ne pas considérer la plantation d’arbres et la reforestation comme une solution au réchauffement climatique. Au mieux, ces stratégies peuvent contribuer à compenser les émissions résiduelles que nous ne parviendrons pas à réduire par des stratégies de transition bas carbone, mais elles ne peuvent en aucun cas constituer le socle de nos stratégies climatiques, comme c’est encore trop souvent le cas aujourd’hui.

Photo par Geran de Klerk sur Unsplash

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