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La transition écologique ne doit pas être un business

Clément Fournier - Rédacteur en chef

Youmatter

Formé à Sciences Po Bordeaux et à l'École des Mines de Paris aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques, Clément est depuis 2015 rédacteur en chef de Youmatter.

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La transition écologique devient de plus en plus un argument commercial. Les entreprises s’engouffrent dans la tendance. Et ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. Et si on empêchait la transition écologique de devenir un business comme un autre ? Tentons d’y voir plus clair.

La transition écologique représente un défi gigantesque pour nos sociétés. En quelques années, il est devenu évident qu’il va nous falloir transformer à la fois notre système énergétique, notre système économique, notre façon de nous déplacer, de nous nourrir, de consommer.

Pour accomplir cette transition, il faudra évidemment les bonnes volontés de chacun, des politiques publiques adaptées, des citoyens qui jouent le jeu, et des acteurs économiques prêts à agir dans le bon sens. À ce titre, depuis de nombreuses années maintenant, on voit dans fleurir dans le débat public des injonctions au changement, notamment pour les entreprises et leurs clients. Le mot d’ordre : les entreprises doivent s’engager, devenir actrices du changement, et les consommateurs doivent suivre. Si tout va bien, la transition écologique devrait aller passer à la vitesse supérieure, et en plus, elle sera rentable.

Face à ces injonctions, le marché a pris le pli, évidemment, et a bien compris qu’il y avait dans la transition écologique une opportunité de faire de l’argent. Vendre des voitures plus propres, de la nourriture saine et green, des vêtements éco-friendly : voilà aujourd’hui la tendance. Mais est-ce une bonne nouvelle ? Les entreprises et leurs logiques marchandes doivent-elles être au coeur de la transition écologique ? Probablement pas. Voyons pourquoi.

L’entreprise et sa mission

La logique même d’une entreprise, sa mission première, c’est de générer du profit. Ce n’est pas là une simple définition prosaïque, bien au contraire, puisque l’article 1832 du Code Civil définit ainsi la finalité de l’entreprise comme un contrat établi entre associés « en vue de partager le bénéfice ou de profiter de l’économie qui pourra en résulter ». C’est donc une définition légale, juridique. Et Milton Friedman, Prix Nobel d’Économie, ne disait pas autre chose lorsqu’il affirmait que la seule responsabilité d’un businessman est de faire du profit.

Aujourd’hui, la tendance est bien entendu de prétendre l’inverse. Nombre d’entrepreneurs ou de figures de proue du système économique affirment ainsi que désormais, l’entreprise ne doit pas seulement faire du profit, mais également avoir une mission sociale, ou environnementale. Contribuer positivement à la société, avoir de l’impact positif. Être contributive, en résumé. C’est ce discours qui est au coeur de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises), c’est encore lui que l’on retrouve dans le rapport Notat-Sénard, à l’origine de la Loi PACTE, votée en 2019. Cette même loi qui d’ailleurs, modifie le Code Civil et son Article 1833, qui précise dès lors qu’une entreprise « est gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité.« 

L’idée sous-jacente, c’est que rien n’empêche finalement une entreprise de vouloir faire en même temps du profit et des actions à vocation environnementale ou sociale. Faire du business ET vendre des voitures plus vertes. Alimenter sa croissance ET vendre des innovations green. Mais alors, est-ce vraiment possible ?

Profit contre impact environnemental

En théorie, peut-être. Mais en pratique, l’Histoire récente n’incite pas forcément à être optimiste. Les études les plus récentes montrent ainsi que le système économique dans son ensemble peine à « découpler » ses impacts environnementaux de sa croissance économique. En d’autres termes, quand un système économique dégage des bénéfices, qu’il grandit sur le plan économique, les dégradation écologiques, elles-aussi, croissent. C’est en substance ce qu’affirment une note de l’Agence Européenne de l’Environnement, affiliée à la Commission Européenne, et un rapport du Bureau Européen de l’Environnement. Au niveau collectif, la profusion d’entreprises engagées, de business models plus éco-friendly n’a semble-t-il pas encore permis de réduire la pression que nous exerçons sur les écosystèmes.

Plusieurs raisons l’expliquent. La première, c’est sans doute que, contrairement à ce que voudraient faire croire les tenants du green-business, aucune entreprise ou presque ne met sur le même plan son intérêt économique et financier et sa prétendue mission sociale ou environnementale. Lorsqu’une entreprise doit choisir entre son profit et son impact environnemental, elle choisira presque systématiquement le premier. Et dans les faits, il n’y a pas toujours de situation « win-win » où plus durable rime aussi avec plus rentable, les études et rapports scientifiques montrent même plutôt l’inverse. En fait, il est même plutôt commun d’avoir à choisir entre performance économique et performance environnementale, puisque généralement, produire des biens et services moins polluants est plus coûteux, à la fois en recherche et développement, en conception, ou en matière d’approvisionnement. Et dans ce cas, la réalité économique prime : il faut faire du profit, toujours plus de profit, pour investir et attirer les financeurs, pour être pérenne et compétitif, quitte à ce que cela pollue parfois un peu plus. Plus question alors de « prendre en compte les enjeux sociaux ou environnementaux« .

C’est ainsi que fonctionne le système économique tel que nous l’avons collectivement conçu autour des règles du marché libre : le profit (si possible le plus gros) est la condition de la soutenabilité économique d’une entreprise. Le résultat financier, et en particulier le bénéfice net est l’outil qui mesure la santé d’une entreprise, les indicateurs financiers sont la norme. Et ce n’est pas parce que c’est « bien », ni parce que c’est « souhaitable » collectivement, mais tout simplement parce que nous l’avons décidé.

Logiques marchandes, effet rebond et transition écologique

La deuxième raison qui explique que le business « vert » soit encore incapable (ou à la marge) de verdir vraiment nos sociétés, pourrait se résumer en deux mots : effet rebond. L’effet rebond désigne en quelque sorte l’effet inverse de celui qui est attendu d’une action. Par exemple ? On fait du sport pour mincir, mais cela nous donne faim, on mange plus et on prend du poids.

L’effet rebond est extrêmement bien documenté en matière de transition écologique, et s’il n’est pas à proprement parler une règle, on observe qu’il est une tendance forte des comportements de consommation humains, que l’on retrouve à pratiquement toutes les échelles de notre système économique. La mise en place des ampoules basses consommation a permis de multiplier les éclairages, ce qui a fait augmenter la consommation énergétique, par exemple. Les soldes doivent permettre d’économiser, elles engendrent en fait une surconsommation, comme la seconde main. La consommation responsable doit permettre de polluer moins, elle décomplexe en fait l’acte de consommer, et donc de polluer. L’innovation permet de produire des moteurs qui consomment moins, ces derniers alimenteront alors des voitures plus grosses, qui consomment plus.

Dans une logique de marché, où tout est articulé autour de la notion de « plus » (plus performant, plus abordable, plus rapide, plus innovant, plus rentable) tout ce qui pourrait permettre de faire « moins » (moins polluant, moins cher) devient une opportunité de vendre ou de produire davantage. L’écologie devient alors un argument marketing, qui ne remet aucunement en cause les logiques de surconconsommation. Et ce n’est pas en produisant plus, en consommant plus de ressources et d’énergie, que l’on réduira nos impacts environnementaux. On le voit avec la voiture électrique : elle devait servir à décarboner la mobilité, mais en devenant un marché en forte croissance, elle finit par poser elle aussi des problèmes écologiques : épuisement des ressources, surproduction de déchets, etc.

Le profit au service de l’écologie, à moins que ça ne soit l’inverse ?

On en revient alors au problème de définition initial. La mission de l’entreprise est et reste de dégager du profit, et pour cela, elle fera tout ce qu’elle peut légalement faire (et parfois plus). S’il faut déployer de grands arguments marketing écolo pour inciter ses clients à consommer plus (mais responsable), elle le fera. S’il faut peser sur les décisions politiques pour favoriser leur business model (car il est soit disant vert), elle le fera. Instrumentaliser la sobriété et la transition écologique, parfois même sans le vouloir, n’est alors qu’un moyen de parvenir à la finalité qui est celle de toute entreprise : plus – de – profit.

Certains diront alors qu’il faut bien du profit, de la croissance, non seulement pour payer les salaires et créer de l’emploi, mais aussi pour financer l’innovation au service de la transition écologique et sociale, voire même pour financer le monde associatif. Le profit serait alors au service de l’intérêt général ! Et c’est peut-être vrai dans le monde merveilleux de la théorie économique et de la théorie du ruissellement. Mais dans les faits, les chiffres montrent que ce profit grandissant, chaque année, finit plutôt dans les bonus des dirigeants et les dividendes des actionnaires, que dans les salaires, la R&D et la philanthropie. Et tout cela est légal, et même encouragé par la dérégulation des marchés.

On peut alors légitimement se poser la question : peut-on vraiment attendre des entreprises qu’elles se préoccupent de l’intérêt général ou de l’état de la planète, alors que tout en elles, de leur définition légale à la structure du système économique, les incite à ne se préoccuper que de l’intérêt de leurs associés et du résultat net ? Le monde de l’entreprise est tristement réaliste : on lui dit de faire du profit, c’est ce qu’il fait.

Donner les clefs du camion aux actionnaires et aux chefs d’entreprise ?

Tant que rien ne définit clairement ce qui est ou n’est pas durable, ce qu’il est ou n’est pas souhaitable de vendre, il y aura toujours une entreprise pour le vendre. Tant que rien ne définit clairement quelle est la responsabilité d’une entreprise vis-à-vis de la transition écologique, l’écologie restera un outil au service de la création de valeur financière.

Il y a donc un risque fondamental à laisser les clefs du camion de la transition écologique aux entreprises : le risque de l’effet rebond, le risque de voir les réalités écologiques toujours reléguées au second plan derrière de commodes « réalités économiques » qui ne sont rien d’autres que des conventions. Il y a aussi le risque que la transition écologique soit excluante, car elle ne sera vendue qu’à ceux qui peuvent se la payer. Et puis bien-sûr, le risque que la transition écologique non seulement n’avance pas, mais que si elle avance, ce ne soit pas forcément dans le sens que nous aurions voulu en tant que citoyens.

En effet, une entreprise est souveraine en matière de décisions business. Si un géant économique décide que l’avenir c’est l’hydrogène, et qu’il pèse de tout son poids sur les processus démocratiques, alors l’avenir sera l’hydrogène. Même si l’hydrogène n’est pas si écologique. Et même s’il est cher. Et si une entreprise décide que ses pesticides sont inoffensifs pour la santé et l’environnement ? On connait l’histoire. Voilà pourquoi il faut reprendre les rênes.

Éviter que la transition écologique devienne un business as usual

De nombreux experts mettent ainsi aujourd’hui en garde contre la tentation de croire que le monde de l’entreprise peut nous sauver de la crise. Comme le rappelait l’Institut du développement durable et des relations internationales, s’appuyant sur une dense littérature scientifique, il est urgent de réapprendre à formuler la transition écologique non pas comme un problème individuel (que ce soit au niveau de l’entreprise ou des consommateurs) mais comme un problème collectif. Il faut que nous décidions collectivement à quoi va ressembler la transition écologique, dans quelle condition elle se fera, quelles sont les limites que nous plaçons sur notre système économique pour éviter qu’il ne franchisse les limites planétaires.

Tout ce processus de décision collective doit prendre place au sein des institutions qui sont prévues et légitimes pour être le cadre de définition de notre avenir, c’est-à-dire les institutions politiques. C’est en établissant des règles collectives différentes que l’on dira au monde de l’entreprise comment il doit agir pour la transition écologique, au lieu de le laisser faire ce que bon lui semble en dépit des réalités écologiques. C’est en changeant, par exemple, les règles de la comptabilité, ou la finalité de l’entreprise de façon concrète, par la loi, que l’on dira aux entreprises que ce n’est pas seulement le profit qui compte mais la manière dont il est fait et partagé.

Le GIEC, l’IPBES, et bien d’autres ne disent pas autre chose : c’est le système qu’il faut changer. Et pour cela, il faut d’abord que nous sortions la transition écologique des logiques marchandes. Investir dans des systèmes de transports durables et inclusifs, dans une agriculture accessible mais plus respectueuse de l’environnement, dans des modes de consommation plus sobres : tout cela est difficilement conciliable avec les logiques de rentabilité qui sont inhérentes au monde du business. Il faut accepter de produire plus cher des produits que l’on distribue pour moins cher. On perd alors en argent ce que l’on gagne en externalités sociales et environnementales. Comme la santé et l’éducation, il s’agit donc de missions qui revêtent les caractéristiques d’un service public, d’un bien commun, plutôt que d’un service marchand.

Préserver la transition écologique des dérives de l’entreprise

Plutôt que de vouloir des entreprises engagées dans la transition écologique, il faudrait donc peut-être faire l’inverse : préserver la transition écologique des logiques de profit. Éviter que la quête éternelle de croissance, de profit, de rentabilité ne vienne pervertir des secteurs comme la mobilité durable ou la production d’énergie.

Pour cela, il faudrait que le secteur publique reprenne le contrôle sur ces secteurs (à contre courant des logiques de privatisation qui prévalent encore trop souvent). Il faudrait que ces secteurs soient financés en commun par les acteurs qui en bénéficient : les citoyens. Et qu’ils soient encadrés, régulés, pour éviter que les intérêts privés ne viennent se substituer à l’intérêt général. Les études montrent ainsi depuis plusieurs années que pour contrer l’effet rebond, il faut des politiques publiques ambitieuses, des systèmes de taxation ancrés sur les impacts environnementaux, par exemple.

Il faudrait aussi peut-être travailler plus en profondeur sur la redéfinition du rôle de l’entreprise. Après tout, si nombre d’entreprises se gargarisent aujourd’hui de leur mission, de leur rôle social, de leur impact positif, pourquoi ne pourrait-on pas inscrire tout ça dans leur définition légale ? Pourquoi une entreprise ne serait-elle pas réellement responsable de ses externalités (positives ou négatives), par exemple juridiquement, ou fiscalement ? Cela impliquerait de redéfinir la façon dont nous mesurons la performance des acteurs économiques, et d’inventer une nouvelle architecture et une nouvelle comptabilité pour le secteur privé. De son côté, le secteur privé peut bien-sûr contribuer à la transition écologique et sociale, d’abord en respectant les règles collectives (en matière de fiscalité, de respect des normes sociales et environnementales, de droit du travail). Il peut aussi vouloir mettre ses ressources au service de la transition, en accompagnant les changements tels qu’ils sont ou seront actés démocratiquement.

La position est évidemment inconfortable pour les acteurs privés, car elle implique de se mettre en retrait et de se soumettre au contrôle démocratique et citoyen, ce qu’ils n’ont plus l’habitude de faire depuis que la mondialisation s’est dérégulée il y a plus de 40 ans. Elle implique une posture d’humilité, de ne plus se présenter en sauveur de la planète, mais d’accepter qu’intrinsèquement, l’activité économique est nocive pour la planète. Et qu’il faut donc la limiter pour la transition écologique : c’est ça la sobriété et la consommation responsable.

En tout cas, la transition écologique ne doit pas devenir un business, ni un argument business. Car, ne nous y trompons pas : ce n’est pas le business qui sauvera le monde. Au contraire, c’est le business qu’il faut changer si on veut préserver le monde.

Photo par Tech Daily sur Unsplash

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