Documents de reporting RSE

Le reporting est-il en train de tuer la RSE ?

Clément Fournier - Précédemment rédacteur en chef

Youmatter

Journaliste spécialisé sur la transition écologique et sociale, anciennement rédacteur en chef de Youmatter.

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Trop de reporting tue le reporting ! La RSE doit-elle se limiter à la compilation de données ESG et de mesures d’impact ? Non ! Elle doit être transformative.

Le pilier central de la RSE aujourd’hui, c’est le reporting. Qu’on l’appelle rapport RSE, ou bien DPEF, ou encore reporting de durabilité ou reporting ESG, le mot est sur toutes les lèvres et dans toutes les préoccupations.

En ce moment, c’est bien le reporting qui occupe les régulateurs et les agences de normalisation un peu partout dans le monde. En Europe, c’est la CSRD qui arrive, et avec elle ses standards de reporting, les ESRS qui sont en cours de publication. Ailleurs même combat : l’ISSB est en phase de publication de ses standards de reporting, tout comme la SEC américaine (Voir : ISSB, ESRS, SEC : les nouveaux standards de reporting). Les tentatives (plus ou mois ambitieuses) d’encadrer la responsabilité du monde de la finance se fondent elles aussi sur la logique du reporting : ESG par ci, taxonomie par là.

Et si cette passion pour le reporting était en train de tuer la RSE ? Et si, à force de ne faire que du reporting, les professionnels de la RSE n’avaient plus le temps de faire autre chose… Comment changer les pratiques de production ou les modèles d’affaires, le partage de la valeur ou les relations avec les parties prenantes au sein de leurs entreprises ?

Le boom du reporting, de la donnée, de l’ESG

Si l’on interrogeait aujourd’hui les professionnels de la RSE aujourd’hui sur leurs préoccupations professionnelles, il y aurait de grandes chances que les notions de reporting, d’ESG, de mesure d’impact reviennent massivement chez la majorité d’entre eux.

Dans le Baromètre des professionnels de la RSE du Collège des Directeurs du Développement Durable, on observait que 91% des directeurs RSE plaçaient la mesure de la performance RSE dans les priorités opérationnelles. Pour le reporting, même tendance : une priorité pour 81% des directeurs RSE.

Le reporting a toujours été au coeur de la politique RSE des entreprises, notamment les plus grandes, mais ces dernières années, les besoins en reporting sont croissants. Depuis des années, les chargés de reporting RSE et autres chargés de mesure d’impact destinés à produire de la donnée ESG sont parmi les profils RSE les plus recherchés par les entreprises, comme l’expliquait déjà en 2020 Caroline Renoux, experte du recrutement RSE avec le cabinet Birdeo. Depuis, le phénomène n’a pas faibli.

Avec les réglementations nouvelles (la CSRD, qui remplace la DPEF, qui remplace le rapport RSE), la complexité du reporting pour les entreprises ne fait au contraire que s’amplifier. Les études sur l’état des lieux du reporting RSE montrent que chaque année, les entreprises doivent augmenter le nombre de KPI sur lesquels elles évaluent et publient des données. Chaque année, le reporting devient de plus en plus complexe, de plus en plus strict. Et bientôt, ce sera l’enjeu de la double matérialité qui va s’inviter dans le reporting.

La charge de travail et les exigences croissantes du reporting

En soi, l’objectif est extrêmement louable. C’est la raison d’être même des réglementations sur le reporting : obliger les entreprises à mesurer leurs impacts et à les rendre publics, de manière à (espérons-le) pousser doucement l’ensemble du système économique et de ses parties prenantes vers plus de responsabilité.

Mais le développement rapide des exigences de reporting pose aussi un problème aux directions RSE, c’est que leurs missions soient finalement phagocytées par l’évaluation et la formalisation des données. On le ressent dans le baromètre RSE du C3D, où l’on peut lire que « l’augmentation des exigences de reporting et la nécessité de mobiliser l’ensemble des entités de l’entreprise constituent une charge de travail conséquente pour la fonction RSE. »

Il faut dire que collecter et mettre en forme des données sur des centaines d’indicateurs pour formaliser un rapport de durabilité et de données ESG est un travail considérable. Bien trop important pour les directions RSE qui ne comptent souvent que quelques collaborateurs. D’ailleurs, 78% des directeurs RSE évoquent, parmi les freins à la bonne marche de leurs missions, le manque de ressources humaines. Près des 2/3 évoquent la complexité des processus et le manque de compétences. Normal, quand le reporting et ses méthodes émergentes changent sans cesse.

Fatigue ESG, burn-out du reporting ?

Les professionnels se disent « insuffisamment outillés » pour répondre au « besoin des entreprises face à la complexité croissante des exigences de reporting (évolution réglementaire, agences de notations, demande de transparence de la société civile…)« . D’autres évoquent les limites de « la fonction, qui n’a pas eu nécessairement le temps d’aligner les ressources disponibles avec ses enjeux croissants. »

Des petites équipes, mal outillées, qui doivent pondre année après année des pages et des pages de rapports, de données et d’indicateurs, n’est-ce pas là la recette idéale pour mener les professionnels de la RSE tout droit vers un « burn-out du reporting » ? D’autant plus que la qualité et la pertinence des données en question n’est pas toujours garantie (on pense à ceux qui oublient encore et toujours de reporter leurs émissions de CO2 sur le scope3…), et que la collecte dans des entreprises multinationales implantées partout dans le monde est loin d’être simple. Est-ce l’émergence d’une fatigue ESG ?

Si la tendance se poursuit, les acteur de la RSE ne feront bientôt plus rien d’autre que du reporting ! Et n’auront même plus le temps de penser et de mettre en oeuvre une stratégie de transition durable, une conversion des modes organisationnels et productifs vers des modèles plus sobres, plus justes, plus écologiques. Bref, ils n’auront plus le temps de faire de la RSE.

Ne pas tout miser sur le reporting

Le problème, c’est que le reporting est aujourd’hui peu ou prou la seule obligation réglementaire des entreprises en matière de RSE. Il n’y a donc pas de raison objective pour les entreprises d’investir dans autre chose, ni de donner des moyens à leurs départements RSE pour faire réellement autre chose.

On a estimé depuis le départ qu’il suffisait de produire de la donnée pour faire basculer l’entreprise dans une nouvelle réalité durable, grâce aux mécanismes de marché et aux bonnes volontés des investisseurs notamment. Aucune raison donc pour les entreprises de s’engager plus en profondeur dans la sobriété, la réduction de la surproduction, l’éco-conception, le partage de la valeur. L’obligation, c’est le reporting, et à la marge, les nouvelles contraintes posées par des lois comme la loi AGEC sur les déchets.

Mais la RSE, ce n’est pas que du reporting et de la conformité réglementaire. Du moins, cela ne devrait pas être que ça. Les professionnels de la RSE devraient passer l’essentiel de leur temps de travail à plancher sur la révolution fondamentale que représente la transition durable, la sobriété, l’équité. Ils devraient être les catalyseurs de l’innovation de leurs organisations pour trouver de nouveaux modèles de production en phase avec les limites planétaires. Ils devraient poser les premières pierres de la sortie des logiques de recherche permanente de (super)profit et créer de nouveaux modes de partage de la valeur. Il faut bien sûr des métriques pour cela, et en cela, le reporting est évidemment une pierre angulaire.

Mais il ne faut pas pour autant que la fonction RSE finisse par se limiter à ça, et s’enferme dans les tableaux excel de données ESG (dont on ne fait finalement pas grand chose) et de la petite conformité réglementaire. À moins bien-sûr que le reporting devienne, lui aussi, un outil de contrainte réglementaire au service de la transition. Mais cela ne semble pas être le projet.

Photo de PhotoMIX Company

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