L’urbanisation, un perturbateur majeur de la régulation des insectes ravageurs, selon une étude

Florentin Roy - Journaliste spécialisé sur la transition écologique et sociale

Florentin est journaliste spécialisé sur la transition écologique et sociale ainsi que sur ses implications politiques. Passé par les rédactions de Sciences et Avenir et Socialter, il contribue à Youmatter depuis 2022.

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Perturbés par l’urbanisation croissante, les insectes prédateurs peinent à remplir leur rôle de régulateurs naturels des insectes ravageurs, néfastes pour les végétaux et les espaces verts des municipalités. Une solution naturelle existe néanmoins pour lutter efficacement contre ces nuisibles : réimplanter durablement des zones végétalisées en ville favorables à la vie des insectes prédateurs. On vous explique cela.

L’activité anthropique, en particulier l’artificialisation des sols et l’étalement urbain, ont participé amplement à perturber la faune et la flore. Le rapport de 2019 de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) plaçait l’étalement urbain et l’artificialisation des sols comme un des facteurs principaux de la crise écosystémique et de l’érosion de la biodiversité. Avec la tendance actuelle, il est attendu que les zones urbaines croissent de 1,2 million de km2 dans les prochaines décennies.

En France, entre 20 000 et 30 000 hectares sont artificialisés chaque année selon les données du Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, réduisant ainsi les espaces de vie viables pour les espèces naturelles, et en particulier certaines espèces d’insectes, notamment des prédateurs, indispensables à la stabilité des écosystèmes.

La destruction des habitats et l’uniformisation des territoires urbains viennent donc perturber grandement le cycle de vie des insectes prédateurs, coccinelles, araignées, guêpes… qui d’ordinaire ont besoin d’espaces variés pour se développer.

En conséquence, ces ennemis naturels des ravageurs peinent à coloniser de nouveaux territoires, laissant le libre développement dans les villes de populations d’insectes phytophages, se nourrissant des végétaux (arbres et plantes). Issu d’une méta-analyse, un état des lieux de la littérature scientifique sur le sujet, publiée en 2022 dans Science of The Total Environment, ce constat étoffe une littérature encore balbutiante sur le fonctionnement des écosystèmes urbains.

Les insectes et les bénéfices de la régulation

Les 52 études recensées ont révélé que les zones urbaines augmentent de 44 % les populations d’insectes piqueurs-suceurs (pucerons, cicadelles, cochenilles). « Il peut exister deux raisons à la prolifération d’une espèce, explique Adrien Rusch, chargé de recherche sur le fonctionnement des écosystèmes à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement et co-auteur de l’étude, d’une part l’urbanisation peut favoriser le développement de ces insectes ravageurs, d’autre part leurs prédateurs naturels peuvent être moins actifs en zone urbaine ».

La première hypothèse a pu être validée par les chercheurs. La température plus importante des villes permet aux insectes piqueurs-suceurs d’avoir une plus grande fécondité et un développement plus rapide. Mais il n’en est pas de même pour leurs ennemis naturels. Les auteurs soulignent que le nombre d’insectes prédateurs avec une faible dispersion – la capacité d’un être vivant à coloniser un nouveau territoire – diminuait dans les zones urbaines. 

Résultat : les populations de ravageurs, quelle que soit leur espèce, augmentent en zone urbaine et participent ainsi à la destruction de la flore urbaine (arbres et plantes). Les insectes se nourrissant directement des feuilles ou de la sève des plantes entraînent la dégradation directe des végétaux et peuvent en outre leur transmettre des organismes pathogènes.

Une solution par la nature face aux ravageurs

Afin de réduire les dommages causés par les nuisibles (maladies, champignons, insectes), la solution privilégiée par les municipalités consiste encore aujourd’hui à l’utilisation de produits de synthèses.

La littérature scientifique rend cependant de plus en plus compte des effets pernicieux de l’usage des produits phytopharmaceutiques (pesticides) sur les organismes vivants, et potentiellement sur la santé humaine. Les conséquences environnementales et sanitaires des pesticides ont été largement étudiés en agriculture dans trois domaines : la production végétale cultivée, la pollinisation et la capacité des prédateurs naturels à réguler les ravageurs. 

« Il apparaît de façon robuste que les produits phytopharmaceutiques sont, dans les zones agricoles, une des causes principales du déclin des invertébrés terrestres, dont des insectes pollinisateurs et des prédateurs de ravageurs (coccinelles, carabes…), ainsi que des oiseaux », peut-on lire dans un article de l’Inrae. D’autres effets, sont également indirects et plus subtiles allant jusqu’à perturber la capacités de vol chez les oiseaux et les insectes, leur système immunitaire ou leur fertilité.

Ces conséquences majeures ont poussé le gouvernement français à encadrer l’utilisation des produits phytopharmaceutiques, autant dans les champs qu’en ville. La loi Labbé entrée en vigueur le 1er janvier 2017 interdit l’usage de produit phytosanitaires à l’ensemble des personnes publiques (État, collectivités territoriales et établissements publics). Elle a été renforcée en 2019 par l’interdiction de la détention et de l’utilisation de produits de synthèses pour les utilisateurs non professionnels.

Mais dans la pratique, l’abandon des pesticides par les municipalités prend du temps. La France s’est engagée depuis une quinzaine d’année à réduire l’utilisation de produits phytopharmaceutiques sur l’ensemble du territoire par la mise en place du plan Ecophyto II+ dont l’objectif est de réduire de 50 % leur usage d’ici 2025. L’un de ces grand axe lié aux municipalités, le Jevi (Jardins, espaces végétalisés et infrastructures), propose de soutenir et d’accompagner les gestionnaires et jardiniers des villes afin de réduire et remplacer les pesticides lorsque cela est possible.

Transformer la ville pour mieux intégrer les insectes

Diverses alternatives existent à l’utilisation des pesticides, notamment les méthodes de biocontrôle dont la régulation par des ennemis naturels fait partie, « il est primordial d’agencer des villes plus à même d’héberger la biodiversité, précise Adrien Rusch, cela passe notamment par la transformation des espaces urbains et par la création de lieux favorables au développement d’insectes prédateurs ».

Les auteurs de l’étude proposent la mise en place d’espaces verts composés de nombreuses espèces végétales afin de réduire la prolifération des nuisibles et les risques de maladie. De nouvelles méthodes d’entretien des espaces verts pourraient également être mis en place, par exemple en laissant sur le sol les morceaux de bois, les feuilles mortes et les herbes lors de la tonte.

Il est estimé que le biocontrôle permettrait d’économiser plus de 400 milliards de dollars par an au niveau mondial. Une augmentation des espaces verts permettrait en outre la création de nombreux îlots de fraicheur en ville pour les habitants et des espaces de vie pour les insectes prédateurs. Un double bénéfice majeur qui facilitera autant la régulation des insectes phytophages que l’adaptation aux futurs dégâts causés par le réchauffement climatique.

Image par ElinaElena de Pixabay

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