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Usages numériques : pourquoi ils polluent et comment changer ça

Maxime Efoui-Hess - Ingénieur climat au Shift Project

Ingénieur spécialiste du climat et de la modélisation, chef de projet au sein du Shift Project, Maxime Efoui est en particulier l'auteur de plusieurs rapports sur l'impact environnemental du numérique.

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Comment se sont construits nos usages numériques ? Pourquoi cette construction créé un impact environnemental important ? Le Shift Projet s’interroge sur la question.

Cet article est le second d’une série de trois qui nourrit une discrète ambition : déblayer les grandes idées à s’approprier pour comprendre une question centrale – quelles affinités la transition numérique entretient-elle avec la transition énergétique et carbone ?

D’où vient l’importance de cette question ? Du fait que l’outil numérique est l’atout de ce siècle pour inventer le prochain ; du fait que le changement climatique est le défi à relever ce siècle pour ne pas menacer le prochain.

Trois temps, trois articles, donc, pour raconter une première vision d’une virtualité bien matérielle :

  • Une description de l’impact environnemental du numérique dans le monde grâce à l’exemple de l’impact environnemental des smartphones
  • Une histoire de la construction de nos usages numériques.
  • L’explication du concept de sobriété numérique comme solution pratique et viable.

Les développements et les conclusions développées dans ces articles sont pour la plupart issus et issues des travaux de The Shift Project sur les questions numériques, basés sur une synthèse de nombreuses expertises du secteur et de ces questions.

C’est quoi, un usage numérique ?

  • Prendre son smartphone dans la main.
  • En déverrouiller l’écran d’un simple geste digital (c’est-à-dire : « du doigt »).
  • Interagir, grâce aux multiples interfaces terriblement intuitives des applications et plateformes, avec l’intégralité du plus grand réseau d’information de l’histoire humaine.

Quelques phalanges d’index et un écran d’à peine quelques pouces, c’est ce qui suffit à notre inventivité technologique pour nous offrir une ouverture constante et infinie sur le monde et… Oui, les premières phrases de cet article font terriblement écho à celles qui initiaient le précédent. Parce qu’après avoir compris les questions liées au « système technique » des technologies numériques, il s’agit dans ce deuxième volet de comprendre ce qu’il en est de son alter-ego : le « système d’usages ».

Regarder une vidéo, envoyer un mail, lire cet article, scroller le fil d’actualité Facebook, Twitter, Instagram ou même 9Gag… Toute action en ligne produit et consomme de l’information via une interface numérique. C’est cela, que nous appelons un « usage numérique ».

Chacun de ces usages, dont une part est bien individuelle, s’inscrit dans un ensemble de dynamiques collectives qui sont directement liées au développement de nos systèmes techniques. La question se pose de savoir quelle part de nos usages appartient à la construction collective et quelle part est bien le fait de nos décisions individuelles.

Quelques exemples vont nous aider à dissiper la difficulté apparente de cette question.

Impact des usages numériques : un cliqueur n’arrive jamais seul…

Je clique sur le symbole triangulaire blanc. La vidéo se lance. Je la regarde, puis la suivante, puis celle d’après, jusqu’à n’en plus pouvoir de ce flux automatique de lectures.

Je change donc d’application pour lire un contenu écrit quelconque. Là, légèrement excentrée mais au milieu de l’article, une vidéo se lance de son plein gré. Sans le son. Mais avec sous-titres. Puis la suivante, puis celle d’après, jusqu’à ce que je réalise que j’étais venu lire du contenu, pas en regarder. Mais la dernière vidéo me rappelle ce podcast que je voulais terminer, alors je retourne sur la plateforme au triangle, pour la regarder, juste elle, puis celle d’après, puis…

Expérience terriblement classique qui, si l’on prend quelques minutes de réflexion, illustre tout à fait le balancement perpétuel qui a lieu entre nos décisions personnelles éclairées et nos réactions automatiques. J’utilise les plateformes comme je le souhaite, mais les plateformes sont conçues pour que je les utilise d’une manière prédéterminée. L’usage numérique « regarder une vidéo en ligne » est un exemple parfait pour le comprendre.

Le début des années 2000 a vu apparaître et se répandre la technologie streaming et les business models qui y sont liés : pour mesurer sa performance, un diffuseur de contenu ne mesure plus prioritairement la satisfaction explicite d’une utilisatrice mais son adhésion implicite au contenu[1]. En pratique, il s’agit de mesurer la quantité de contenu qu’elle consomme de manière successive. Si elle continue son visionnage, c’est que le contenu lui convient. Mesure plus fiable que par exemple l’antique note de 1 à 5 étoiles, changeante au gré de l’humeur de notre spectatrice.

Enchaînement logique, les plateformes se sont construites de manière à maximiser cette adhésion, puisque c’est ce qui mesure désormais la qualité de leurs designs. Deux objectifs se dessinent :

  • Capter l’attention de l’utilisateur (en lançant par exemple une vidéo automatiquement),
  • Conserver l’attention de l’utilisateur (en instaurant des sous-titres ou en supprimant le générique).

Auparavant, il fallait interagir avec la plateforme pour visionner du contenu. Désormais, il faut interagir avec elle pour arrêter d’en consommer. Ce changement de paradigme a un impact direct sur l’usage que l’on fait de l’outil numérique, tout comme la manière dont on utilise l’outil génère des données comportementales qui vont en parallèle influencer sa forme[2].

C’est ce diptyque plein d’interactions réciproques, « forme du système utilisé / forme des usages », qu’il faut garder en tête lorsque l’on souhaite poser efficacement la question du système d’usages. Comprendre que nos comportements se construisent individuellement au travers de nos choix ET collectivement au travers des outils, c’est comprendre que la réflexion n’est pas liberticide, mais doit être collective.

Un cliqueur n’y arrive jamais seul !

Parier sur une révolution par le comportement utilisateur ou bien pousser au changement de paradigme chez les diffuseurs de contenus ? Après avoir lu le paragraphe précédent, vous, lecteurs et lectrices, avez bien entendu déjà la réponse. Prenons simplement quelques lignes pour le formuler proprement.

A titre individuel, il est possible de mettre en place des actions qui permettent de pousser à un système numérique résilient en reprenant la main sur nos usages en ligne. Pour garder l’exemple de la vidéo, quelques exemples en sont :

  • Retirer la lecture automatique sur Youtube ou Netflix, ce qui permet de se remettre en position de se questionner à la fin d’un contenu : « Ai-je envie d’en regarder davantage ? ».
  • Diminuer la résolution des vidéos visionnées jusqu’à identifier une véritable perte d’information ou de confort[3].
  • Eteindre les données mobiles et ne les allumer que lorsque l’on en a besoin (par exemple, décider du moment où l’on vérifie ses multiples applis plutôt que de se laisser le dicter par la vibration de la notification), ce qui n’inclut que très rarement « regarder une vidéo » : il est bien moins énergivore (5 à 25 fois moins[4]) de recourir au réseau wifi plutôt qu’au réseau mobile.

L’idée générale, déclinable à tous nos usages numériques, est de retirer le plus possible les réglages qui choisissent pour vous, afin de pouvoir réfléchir à ce que vous souhaitez choisir. Cela permet d’identifier le système d’usage que l’on souhaiterait voir mis en place à titre individuel, celui qui répond à nos besoins, pour ensuite être capable de passer à une réflexion collective sur le système d’usage à concevoir à grande échelle.

Parier sur une révolution par le comportement utilisateur ou bien pousser au changement de paradigme chez les diffuseurs de contenus ? Bien évidemment : les deux. Identifier et comprendre le système d’usages auquel on aspire à titre individuel est nécessaire si l’on veut pouvoir le pousser à l’échelle collective. Et cette échelle collective est une étape indubitablement nécessaire si l’on souhaite faire une différence quantitative.

Pour un numérique épuré : un système d’usages résilient

« La transition numérique, un outil ou un défi pour la transition carbone ? » est la question que nous partageons depuis maintenant deux articles. Deux phrases pour résumer cette seconde exploration de la réponse :

  • Regarder une vidéo, lire un article ou publier une splendide photo sépia du Pont Neuf toulousain sur Instagram sont autant d’interactions avec Internet, système d’informations mondial et gourmand en énergie : ce sont nos « usages numériques ».
  • L’agrégation de toutes ces actions forme notre « système d’usages » numérique, résultat de nos choix individuels conscients ET de la forme donnée à nos outils numériques et aux Business Models qui les sous-tendent.

Le « système d’usages » est complètement intriqué avec le « système technique » (qui regroupe les terminaux, les centres de données, les câbles, fibres et antennes) : l’évolution de l’un appelle inévitablement celle de l’autre, qui peut en être en même temps la cause première.

Ce que propose le concept de sobriété numérique, pour rappel, ce n’est pas de déconstruire le numérique, mais au contraire de continuer à le construire. L’objectif est de pouvoir sélectionner les innovations numériques que nous jugeons pertinentes, utiles, précieuses à l’échelle sociétale, afin d’être certains de les préserver en les rendant compatibles avec les contraintes physiques et planétaires.

Si notre ambition, en tant que civilisation, est bien d’assurer notre propre résilience – pour ne pas employer le terme terriblement anxiogène de « survie » –, alors celle de notre système d’information est centrale. Mais pour inventer son futur, il nous faut comprendre sa dualité « technique – usages » et user d’outils pour modeler ces deux aspects à notre convenance. Bonne nouvelle, il ne nous manque « que » le souci et la volonté perfectionniste de vouloir concevoir un système numérique véritablement malin, véritablement « smart » : les outils existent, déjà prêts.

Les questions fusent sans doute déjà dans vos têtes quant à la nature de ces outils, et il vous faudra attendre de parcourir les lignes de l’ultime article de cette série pour en découvrir quelques aspects. Mais ne le lisez pas tout de suite. Vous cliquerez dessus plus tard. Pour l’instant, vous pouvez éteindre votre smartphone et reprendre une activité normale.


[1] The Shift Project (2019). Climat – L’insoutenable usage de la vidéo en ligne. https://theshiftproject.org/article/climat-insoutenable-usage-video/

et : Seaver, N. (2018). Captivating algorithms: Recommender systems as traps. Journal of Material Culture. Aug. 2018.

[2] The Shift Project, ibid.

[3] Une personne dont le nom sera tût pour ne pas mettre en danger sa vie sociale, a tenté l’expérience de diminuer secrètement la qualité vidéo par défaut d’un compte Netflix qu’elle partage avec plusieurs personnes. Aucun ni aucune d’entre eux ne l’ayant jamais remarqué, cette expérience soulève sérieusement la question de l’apport supposé de la haute résolution en termes de confort, suivant le contenu visionné.

[4] The Shift Project (2018). Lean ICT – Pour une sobriété numérique. https://theshiftproject.org/article/pour-une-sobriete-numerique-rapport-shift/

Photo by Caspar Camille Rubin on Unsplash

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