Le numérique : pire des pollutions ? Pourquoi cette idée est fausse

Clément Fournier

Rédacteur en chef

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De plus en plus, Internet et le secteur du digital sont pointés du doigt pour leur impact environnemental. Au point que certains affirment aujourd’hui qu’un individu « connecté » serait le pire des pollueurs. Voici pourquoi cette idée est fausse.

Contrairement à ce que l’on pensait encore il y a quelques années, Internet est une grande source de pollution. On vous en parlait déjà dès 2015 à propos de l’impact environnemental d’Internet : le secteur du numérique représente des émissions de gaz à effet de serre très importantes, ainsi que des consommations de ressources et des pollutions diverses.

Face à ce constat, on a vu fleurir dans les médias les titres les plus catégoriques: Internet serait « le plus gros pollueur du monde » (ici), le coût écologique d’Internet serait « astronomique » – et bien-sûr personne ne le voit (ici). Pire encore, « l’écolo connecté serait finalement le pire des pollueurs » (ici), et la jeunesse soit disant écolo serait en fait ultra polluante à cause de ses usages du numérique et du digital (ici).

L’impact environnemental du numérique et d’Internet devient alors un argument imparable pour discréditer l’engagement écologique de celui qui oserait disposer d’un compte Facebook, ou pire, d’un abonnement Netflix.

Mais cette idée que le numérique serait la pire des pollutions n’est pas vraiment justifiée, et la lecture attentive des études publiées sur le sujet et un peu de prudence au moment de faire des comparaisons aurait permis de le comprendre.

Numérique et pollution : savoir lire les chiffres

Il est vrai que la question de l’impact environnemental du numérique était encore récemment méconnue. En France, l’un des premiers chercheurs a avoir travaillé sur cette question est Frédéric Bordage, fondateur de GreenIT.fr, expert en numérique responsable. Dès 2015, il publiait les premières études sérieuses sur l’impact environnemental du web, que l’on avait relayées à l’époque. Depuis, d’autres études ont analysé la question : le rapport du Shift Project publié en 2019, notamment. Et encore plus récemment, cette semaine, une nouvelle étude publiée par GreenIT.fr.

Ces très bonnes études le montrent : oui, le numérique pollue. C’est incontestable : il représenterait près de 1.4 milliard de tonnes de gaz à effet de serre, soit près de 3.8% des émissions de gaz à effet de serre mondiales selon l’étude GreenIT. C’est plus que l’aviation civile mondiale.

Pourtant, l’idée largement relayée ces derniers mois dans les médias que le fait d’avoir une activité numérique serait la pire des pollutions est au mieux une incompréhension de ces données, au pire, une représentation fallacieuse de ces dernières. Et les comparaisons utilisées ces derniers temps sur le sujet dans beaucoup de grands média en est une bonne illustration.

Le numérique polluerait ainsi « cinq fois plus que l’ensemble du parc automobile français » selon plusieurs média (Le Point, Geo, France Bleu). D’autres affirment qu’il « consomme 5 fois plus de ressource que le parc automobile mondial » (France Info, Futura Science…). Pour le prouver, ils se basent sur l’excellente étude GreenIT. Mais autant le dire tout de suite, ces médias ne l’ont pas lue avant de la relayer. Car ce que dit cette étude, c’est que l’ensemble des équipements qui constituent le numérique mondial pèse autant, en kilogrammes, que 5 fois le parc automobile mondial. Ce chiffre permet de se rendre compte qu’Internet, qu’on imagine souvent « dématérialisé » est en fait constitué de matériel bien réel, et bien encombrant. Mais ce chiffre ne dit rien de la pollution, ni la consommation de ressources du numérique. Et puis, de quelle pollution parlerait-on ? Et de quelles ressources ? Il s’agirait alors de le préciser.

Numérique et pollution : remettre les comparaisons en perspective

Si prompts à vouloir décrier le numérique et ses usages, les commentateurs oublient donc de lire les études, mais ils oublient aussi leur esprit critique au moment de faire des comparaisons.

Ainsi, même si le numérique polluait plus que le parc automobile français (et c’est le cas, puisque le numérique mondial émet par exemple 4 fois plus de CO2 que la France dans son ensemble), que voudrait vraiment dire cette comparaison ?

Le parc automobile français représente 40 millions de véhicules dont les 4/5 servent essentiellement à transporter des particuliers. En face, le numérique c’est près de 4 milliards d’utilisateurs, sur une variété de terminaux importante (téléphones, tablettes, ordinateurs) et comprenant une grande variété d’usages : travail, relations sociales, divertissement, transactions financières, commerce en ligne. D’un côté, le parc automobile français transporte 40 à 60 millions de personnes, ainsi que des marchandises. De l’autre, le numérique permet à des centaines de millions voire des milliards de personnes de communiquer, s’informer, s’éduquer, mais aussi de travailler et il représente aussi un potentiel immense d’économies de pollution pour de nombreux secteurs, ainsi qu’un outil indispensable de la recherche.

Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce que le numérique pollue plus que le parc automobile français puisqu’il représente 100 fois plus d’utilisateurs dans le monde et une variété d’usage tellement plus vaste ?

De la même façon, dans tous les articles récents, on retrouve l’idée que « le numérique est un septième continent » en matière de pollution. Et avec 1.4 milliard de tonnes, il est vrai que le numérique pèse assez lourd dans le bilan global. Mais encore une fois, les commentateurs reprennent l’étude de GreenIT sans vraiment la comprendre. Car si l’on regarde vraiment les chiffres, le numérique émet surtout 8 fois moins que la Chine, 4.5 fois moins que les USA, 3 fois moins que l’Europe. Oui, le numérique est l’équivalent d’un continent en termes de gaz à effet de serre, seulement c’est le plus petit d’entre eux : un continent 2 à 3 fois plus grand que la France à peine, alors qu’il compte près de 4 milliards d’utilisateurs. Tout cela était bien précisé dans le rapport.

Encore une fois, se poser la question de ce que l’on compare aurait permis de produire des articles un peu plus nuancés sur la question. Car quitte à mettre en lumière une réalité (celle de l’impact environnemental du numérique) autant le faire bien, en expliquant les enjeux correctement et en mettant les choses en perspective.

Pollution du numérique : la remettre à sa place

En théorie, cela n’aurait pas dû être si difficile, puisque l’étude GreenIT dont il est question faisait, elle, très bien ces comparaisons. Ainsi, on y lit que oui, l’empreinte carbone du numérique augmente et qu’elle devrait continuer à augmenter. Une multiplication par 3 entre 2010 et 2025. Mais qu’en même temps, le nombre d’utilisateurs augmente aussi : pratiquement multiplié par 3 lui aussi sur la même période, passant de 2 milliards à 5.5 milliards. Logique : qui pensait qu’Internet allait rester le privilège de l’Europe et des Etats-Unis ? Cela signifie que l’empreinte carbone du numérique par utilisateur n’augmente, elle, pas trop. Contrairement à l’empreinte « du parc automobile français », qui, elle augmente puisqu’on y trouve une proportion de plus en plus importante de SUV. On y lit aussi que  » le numérique n’est pas, loin s’en faut, le seul contributeur à la hausse de la consommation électrique dans le monde. »

Il existe aussi des dizaines de chiffres pertinents pour remettre la pollution du numérique dans son contexte. Oui le numérique émet beaucoup de CO2 (d’équivalents CO2). Il représente 3.8% des émissions globales si l’on prend en compte la fabrication des équipements, les consommations énergétiques et les serveurs. Et c’est 2.5 fois moins que les seules émissions directes du transport routier, sans compter la fabrication des voitures ou des infrastructures. C’est 3 fois moins que l’impact carbone de la déforestation. Ou presque 2 fois moins que la seule consommation énergétique des bâtiments commerciaux.

Donc oui, le numérique pollue. Mais il est très, très loin d’être la pire source de pollution ou de contribution au réchauffement climatique et à l’épuisement des ressources parmi les activités humaines. Or, sans cette mise en perspective, on aurait l’impression du contraire.

L’activité numérique : pas si importante dans l’empreinte environnementale ?

Ainsi, quand on lit, dans les Echos, que la jeunesse devrait revoir ses aspirations écologiques sous prétexte que « le visionnage de vidéos en ligne a un coût écologique faramineux [et consomme] une quantité monstre de données » il serait bon de rappeler quelques ordres de grandeur.

Par exemple, qu’il faudrait regarder 33 heures de vidéos de chats sur YouTube pour émettre l’équivalent en CO2 d’un seul petit kilomètre parcouru en SUV. Ou qu’il faudrait se retenir d’envoyer environ 60 000 mails pour économiser autant de CO2 qu’en évitant de faire un seul aller-retour Paris Marseille en voiture*.

Il est alors évident que, non, on ne peut pas utiliser l’argument de l’impact environnemental du numérique pour discréditer les attentes écologiques d’une partie de la jeunesse, fut-elle connectée. Et que non, le numérique n’est pas la pire des pollutions ni la plus dangereuse. Le transport routier émet bien plus de CO2, bien plus de particules fines que le numérique. L’agriculture, la déforestation ou les consommations énergétiques des bâtiments sont aussi des questions écologiques plus urgentes encore à régler que celle du numérique. Et il est naturel d’interpeler les dirigeants sur ces sujets.

Numérique et pollution : une question de production plus que d’usage

Enfin, lors de la diffusion d’informations de ce type, il serait bon d’aller au bout de la démarche. Notamment en expliquant les causes et les leviers d’actions relatif à cette pollution. Par exemple, expliquer que ce n’est pas l’usage du numérique en soit qui est en cause (et donc l’usager), mais son infrastructure, c’est-à-dire les équipements qui permettent l’usage du digital (donc la production).

Ce qui pollue le plus, et c’est encore une fois très bien expliqué dans le rapport de GreenIT, c’est la fabrication des équipements électroniques : ordinateurs, tablettes, smartphones. Il s’agit donc d’une réalité sur laquelle le consommateur n’a pas énormément de prise.

Car ce n’est pas le consommateur qui choisit quand son équipement tombe en panne, ou quand la dernière mise à jour le rend dysfonctionnel. Ce n’est pas non plus lui qui contrôle la logique économique de ce système où il est plus rentable de racheter que de faire réparer. Ni lui qui structure la filière de recyclage et les obligations qui lui sont liées. Ce n’est pas lui non plus qui contrôle les mix énergétiques à partir desquels ces équipements sont produits et alimentés (et qui in fine génèrent la pollution).

Comment agir sur la pollution numérique ?

Les quatre grandes recommandations du rapport GreenIT portent d’ailleurs sur ces questions. Pour réduire la pollution du numérique, il s’agirait de :

  1. Réduire le nombre d’objets connectés en favorisant leur mutualisation et leur substitution et en ouvrant leurs APIs.
  2. Réduire le nombre d’écrans plats en les remplaçant par d’autres dispositifs d’affichage : lunettes de réalité augmentée / virtuelle, vidéo projecteurs LED, etc.
  3. Augmenter la durée de vie des équipements en allongeant la durée de
    garantie légale, en favorisant le réemploi, et en luttant contre certaines formules d’abonnement.
  4. Réduire les besoins des services numériques via leur écoconception.

Celles du rapport du Shift Project vont dans le même sens : il s’agit de lancer un véritable débat public sur la question du numérique afin d’en réglementer au niveau de la production, le design et les usages. Par exemple, se questionner sur la logique des producteurs d’augmenter chaque année la taille de leurs écrans, ou de souder leurs batteries. Ou sur la logique des producteurs de sites web, qui les construisent tous autour de la vidéo, lancée automatiquement, sans même que l’usager n’ait le choix.

En fait, sur toutes ces questions, ce sont encore une fois « les dirigeants » qui décident, qu’ils soient politiques ou corporate. La pression des citoyens sur ces dirigeants n’a donc rien d’illégitime, y compris lorsqu’elle est diffusée via le numérique.

Comme le reste, la pollution du numérique n’est pas un domaine où les citoyens peuvent agir seuls. Ils ont bien-sûr leur part de responsabilité (entretenir leurs équipements, maîtriser leurs usages, les prioriser) mais c’est avant tout le système qui est dysfonctionnel. Et pas seulement sur la question de la pollution numérique, fut-elle plus importante qu’une autre.

La pollution numérique est une réalité, qu’il faut prendre en compte et anticiper. Si l’on ne le fait pas, en faisant la transition vers une approche plus low-tech et plus circulaire, nous risquons de mettre cette ressource critique en danger. Mais les discours caricaturaux qui consistent à la placer en tête des priorités écologiques, à l’utiliser comme argument pour légitimer les autres formes de pollution ou pire, pour déconstruire la démarche écologique des citoyens connectés sont fallacieux. Et surtout, ils contribuent à alimenter l’une des pollutions les plus intrinsèquement liées à Internet : celle des fake news.

* si l’on prend les données de Google sur l’empreinte carbone d’une vidéo YouTube et d’un mail et les données d’émissions de CO2 moyennes d’un véhicule de ces gammes,

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